Agression contre le député Ahmed Mouhi : du coup d’épée au coup de pub


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Seifeddine Makhlouf / Ahmed Mouhi.

Après l’agression à l’épée dont été victime le député d’Al-Karama Ahmed Mouhi, hier, lundi 28 septembre 2020, à l’aube, à Bizerte, il faudrait attendre les résultats de l’enquête judiciaire, avant d’affirmer, comme le fait, avec une étonnante légèreté, le porte-parole d’Al-Karama, Seifeddine Makhlouf, que son parti a ainsi été victime d’un… acte terroriste.

Par Dr Mounir Hanablia *

Le député d’Al-Karama Ahmed Mouhi a été hospitalisé, hier, lundi 28 septembre 2020, à l’hôpital militaire de Tunis, après une agression à l’arme blanche sur le crane occasionnant une plaie arciforme de plusieurs centimètres s’étendant de la région occipitale à la voûte selon un plan sagittal médian si l’on s’en réfère aux photos publiées. Cette plaie a fait l’objet de plusieurs points de sutures et dans une perspective opératoire proche, cela semble surprenant. Selon la victime une intervention est programmée pour aujourd’hui, dont la justification se conçoit de deux manières : soit par une fracture avec embarrure, ou esquilles osseuses; soit par un hématome, c’est-à-dire une collection à l’intérieur de la boîte crânienne, hypothèse que l’état de conscience et la mobilité conservés du patient rendent peu probable.

L’existence d’une fracture du crâne prouve donc qu’il a subi un traumatisme important. Il faudrait certes attendre la publication du rapport opératoire, et on ne doute pas que cela se fera; il existe en effet une volonté de faire toute la publicité possible autour de cette affaire, pour des raisons politiques. Et selon toute vraisemblance, on peut supposer que l’agresseur a attaqué sa victime de l’arrière, et le trajet arciforme étendu semble prouver qu’il s’agissait d’une lame courbe, peut-être celle d’une hache, une lame rectiligne ne pouvant occasionner une plaie aussi étendue sur une surface courbe. Mais une attaque de côté, réalisée avec une bêche par exemple, pourrait entraîner des dégâts corporels comparables.

Seifeddine Makhlouf fait feu de tout bois

Quelle que soit la manière avec laquelle l’attaque a été menée, et sa dangerosité, une conclusion s’impose, elle ne pouvait pas entraîner la décapitation. De plus, une seule plaie étant notée, linéaire et bien tracée, il n’y a vraisemblablement pas eu d’acharnement sur la victime, mais peut-être celle-ci a-t-elle fait face ou appelé à l’aide, obligeant les agresseurs à se retirer précipitamment.

Le bien nommé député Seifeddine Makhlouf, le chef du bloc parlementaire d’Al-Karama, toujours prompt à avancer des hypothèses hasardeuses et à les tenir pour des vérités avérées, a parlé de coup d’épée sur l’arrière de la tête. On pourrait se demander pourquoi un agresseur faisant partie des services de renseignements si chers à M. Makhlouf, venu avec l’intention de tuer armé d’une épée, et placé derrière sa victime, n’aurait pas eu plutôt l’intention de la frapper d’estoc, au niveau du thorax, de l’abdomen, du cou, ou bien simplement de perforer. Or la manière de procéder, celle du coup violent sur l’arrière du crâne, derrière la victime, prouve à tout le moins le manque d’expérience de l’agresseur dans l’usage létal de cet objet coupant, d’autant que sa manière de procéder semble avoir eu pour principale préoccupation de ne pas se faire voir par sa victime, dont les déclarations sur les suites à donner à l’affaire après la sortie de l’hôpital suggéraient qu’elle en savait beaucoup plus que ce qu’elle a bien voulu dire. Car on peut supposer que l’usage d’une arme à feu aurait été bien plus efficace et plus sûr. Les assassinats de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi en ont constitué malheureusement les exemples les plus achevés.

M. Makhlouf, pour une fois dans le camp des victimes, a évidemment incriminé les résidus du RCD tout en qualifiant l’attaque d’acte terroriste que le climat de haine entourant son parti et suscité par les médias aurait favorisé. Mais il a omis de mentionner les innombrables provocations verbales et les mensonges dont lui-même et son parti n’ont cessé d’être les auteurs, particulièrement lors de la dernière attaque contre les gardes nationaux à Akouda, ou bien après le meurtre odieux, la semaine dernière, de la jeune Rahma Lahmar.

L’arrogance des religieux dans le champ politique

Mais il y a aussi l’arrogance que ceux qui se qualifient de religieux dans le champ politique affichent de plus en plus fréquemment, qui contribue à créer un climat politique délétère. Il y en a bien un, mais pas celui auquel il se réfère. L’avocat Hassen Ghodbane, un ancien prêcheur d’une mosquée de Halfaouine à la fin des années 70, interviewé par une journaliste d’une radio privée, a lancé un pavé dans la mare du débat sur la peine de mort, en suggérant, versets du Coran à l’appui, que celle-ci devait être appliquée parce que la Constitution de la Tunisie stipulait que la religion de l’Etat était l’islam, et que la question était de savoir si les musulmans croyaient ou non en leur religion.

Evidemment avec un tel argument, la journaliste, qui ne tenait ni à perdre son travail ni à être excommuniée par la vox populi, n’a pas trop voulu contester le raisonnement de son interlocuteur. De là à dire qu’il y aura un jour une remise en vigueur des lois sur la lapidation, l’amputation, la polygamie, et sans possibilité de débat, il n’y a qu’un pas.

La démarche de l’avocat Fathi Laayouni, président de la municipalité du Kram, n’a pas relevé d’une logique différente dans la récupération au niveau des collectivités locales de l’institution dite Caisse de la Zakat, après son rejet par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Dans une brochure sur le sujet, il a fait précéder sa préface d’un verset du Coran, le n° 36 de la sourate ‘‘Al Ahzab’’ (les partis), stipulant que les croyants et les croyantes n’avaient pas la liberté du choix dès lors qu’ils avaient connaissance de la volonté de Dieu, et de son prophète. Et le choix dont il est question se rapportait justement à des questions ayant trait au mariage, au divorce, à la répudiation, au concubinage, ainsi qu’aux privilèges du prophète, des prescriptions fort semblables à celles de l’Ancien Testament mais qui avaient soulevé une grande contestation dans la communauté primitive de l’islam à Médine, au point de susciter une mise au point concernant le licite et l’illicite, par le biais de versets coraniques.

Ce qu’il convient de retenir, cependant, c’est que comme toujours, dans les débats publics, les islamistes font usage des versets du Coran en dehors de leur contexte, leur habitude face aux contestataires étant invariablement de clore le débat en leur demandant, s’ils étaient ou non musulmans, et d’assumer avec courage leurs opinions.

Des Daéchiens se disant démocrates

On a ainsi dans ce pays des gens qui tiennent publiquement le même discours que l’Etat islamique (Daech)… à la différence près que se disant démocrates, ils prétendent respecter l’opinion d’autrui, ce qui concrètement veut dire que chez eux l’anathème ne va pas jusqu’à l’exécution. Et ce sont ces mêmes personnes qui condamnent avec la plus grande fermeté les attentats terroristes commis contre les policiers, les gardes nationaux, et l’armée, et qui appellent à prier pour le salut de leurs âmes.

Eu égard à tout cela, cette agression à l’aube, à l’heure de la prière, contre le député du parti Al-Karama, rappelle fort bien l’assassinat du calife Ali d’un coup d’épée empoisonnée, ainsi que les attentats le même jour commis contre le futur calife Muawiya Ibn Abi Soufiane et son bras droit Amr Ibn El As, auxquels ils devaient tous deux réchapper. Les terroristes Khawarej, c’est-à-dire littéralement Dissidents, en avaient été les responsables.

Nous sommes ainsi revenus à l’époque de l’épée, au point qu’un avocat, qui s’était fait photographier une kalachnikov à la main, s’en fasse prénommer. L’impression d’irréalité dans laquelle baigne l’agression du fidèle de M. Makhlouf, en dehors de son anachronisme, et de son échec apparent par rapport à l’objectif qu’elle semblait s’être assigné, est renforcée par un autre sentiment, celui de la substitution des rôles. Il faudrait donc attendre que l’enquête judiciaire suive son cours, et aboutisse, afin de savoir si véritablement, le parti Al-Karama a ou non, véritablement, été victime d’un acte terroriste, ainsi qu’il le revendique.




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