L’enseignement supérieur privé (3-3) : Difficultés et perspectives


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Dans cette série d’articles nous nous sommes limités à la formation initiale des étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur privé (ESPrivé). Toutefois, la formation continue et le recyclage est un autre volet aussi important. Et que nous allons traiter au début de cette troisième et dernière partie.

Par Pr Ridha Bergaoui

En plus des cursus habituels destinés aux étudiants, certains établissements organisent également des cycles de formation pour le personnel des entreprises en cours du soir ou du week-end. Cette formation présente d’importantes possibilités. Elle est très demandée pour tous ceux qui désirent compléter leurs connaissances ou acquérir de nouvelles compétences. Elle représente un créneau intéressant pour améliorer les recettes de ces établissements surtout que la demande existe souvent chez les partenaires économiques de l’établissement d’enseignement comme les banques ou les entreprises privés partenaires qui désirent recycler ou améliorer le niveau de leurs cadres.

Des points faibles du système

Parmi les faiblesses qu’on reproche à l’ESPrivé, c’est le faible taux d’encadrement en enseignants permanents. En effet, on compte 1250 enseignants titulaires pour 33.500 étudiants soit un enseignant permanant pour 27 étudiants.

À titre de comparaison, le nombre total d’enseignants permanents dans le secteur public pour 2019-2020 est de 21.823 dont 11.842 enseignants-chercheurs, 3.162 enseignants hospitalo-universitaire, 885 docteurs-contractuels et 1.921 enseignants technologues ceci pour un ensemble de 233.692 étudiants. Le taux d’encadrement global serait de 1 enseignant pour 11 étudiants, ou si on ne tient compte que du cadre enseignant d’un niveau doctorat et plus, le taux d’encadrement serait de 1 enseignant pour 13 étudiants.

L’ESPrivé fait surtout appel à des enseignants vacataires dont le nombre a atteint 3.926 vacataires et dont une partie des enseignants des universités publiques et le reste, des professionnels des entreprises ou des fonctionnaires de l’Etat.

Dans le souci d’étoffer le cadre enseignant du secteur de l’ESPrive et absorber une partie des jeunes docteurs en chômage, une convention relative au recrutement par les établissements privés de l’enseignement supérieur de 1000 jeunes docteurs sans emploi, a été signée entre le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (MESRS) et l’Utica en juin dernier. Cette convention est restée malheureusement sans suite.

Par ailleurs, la recherche scientifique est généralement absente dans les établissements supérieurs privés alors que la recherche est une composante primordiale de l’enseignement supérieur. La recherche et les publications scientifiques sont nécessaires pour l’avancement des enseignants dans le grade. Elle permet également à l’enseignant-chercheur d’être à jour dans son domaine d’excellence pour pouvoir donner aux étudiants des concepts et des méthodes innovants définis sur des bases solides. Enfin elle permet aux étudiants de s’initier à la méthode rationnelle de résolution des problèmes.

À défaut d’une recherche scientifique, certains établissements privés font appel à des conférenciers chevronnés et à des ingénieurs expérimentés d’un haut niveau professionnel qui permettent d’assurer une formation pratique d’un niveau élevé.

Un autre reproche, c’est que les établissements privés ont été implantés à Tunis, Sousse et Sfax où l’enseignement supérieur public est bien ancré. Les régions intérieures demeurent exclues de la carte universitaire.

Enfin, le MESRS reconnait qu’il ne dispose pas des moyens matériels et humains nécessaires pour exercer pleinement son autorité et contrôler tous les établissements aussi bien du secteur public que privé. Profitant de ce manque de vigilance, certains établissements privés ne respectent pas la réglementation en vigueur, ce qui laisse la porte ouverte à tous sortes d’abus et de dérapages.

Le MESRS a procédé en 2018 à la fermeture d’un établissement privé et à un audit général approfondi de sept autres suite à un rapport de la cour des comptes. L’établissement fermé concerné délivrait des diplômes à des étudiants étrangers sans qu’ils ne soient présents ou poursuivi des études en Tunisie.

La loi permet aux diplômés de l’ESPrivé de s’inscrire dans un établissement public, après obtention de l’équivalence de son diplôme. Les étudiants des établissements privés peuvent également passer les concours d’accès aux écoles publiques. Malheureusement ces passerelles privé/public sont très peu opérationnelles, elles se font plus facilement dans l’autre sens. Les établissements privés sont isolés, en marge du système universitaire national public.

Il faut souligner que l’enseignement supérieur privé est régi par la loi n°2000-73 du 25 juillet 2000, ainsi que les décrets d’application. La Loi n° 2008-59 du 4 août 2008 modifie la loi n° 2000-73 du 25 juillet 2000 en exigeant, pour la création d’un établissement supérieur privé, un capital de deux millions de dinars (et non plus 500 000 DT comme auparavant) investi sous forme d’une société anonyme. Cette modification a contribué certainement à la solidité et au sérieux des établissements privés qui relèvent désormais de groupes bien structurés disposant de grands moyens pour répondre au cahier des charges et mener à bien les tâches qui lui sont dévolues.

Quelques suggestions

L’ESprivé ne représente actuellement qu’environ 11% de l’ensemble des étudiants. Ce pourcentage va probablement augmenter dans les prochaines années. Toutefois, l’enseignement supérieur public va continuer, pour longtemps encore, à représenter la pierre angulaire et le noyau dur du système de l’enseignement supérieur national. Celui-ci a dû faire face, dans les dernières années, aux flux importants de bacheliers et souffre de nombreuses lacunes dont des moyens humains et matériels limités, une rigidité administrative, une lourdeur des procédures et une rupture avec le monde professionnel. Tous ces facteurs ont contribué à la détérioration de la qualité de la formation et de la valeur des diplômes.

Dans un contexte de crise économique, de faible croissance du PIB national et une carence en matière de création d’emplois, plus de 250 000 des diplômés de nos universités sont actuellement condamnés au chômage.

La résorption du chômage passe nécessairement par la croissance économique et l’amélioration de la qualité des diplômés tenant compte d’une adéquation entre la formation et les besoins du secteur productif.

Le secteur privé de l’enseignement supérieur jouît actuellement d’une bonne réputation et de nombreuses familles issues même des classes moyennes sont prêtes à faire des sacrifices pour permettre à leurs enfants d’accéder à l’enseignement privé dans l’espoir qu’il leur garantisse une formation de qualité et un accès plus facile à l’emploi.

Le secteur privé présente de nombreux avantages. Son dynamisme, sa réactivité, sa capacité d’évoluer rapidement et de s’adapter lui permettent de répondre facilement aux besoins de la profession. La mondialisation et l’internationalisation ouvre des perspectives intéressantes pour l’accueil d’étudiants étrangers et la formation de diplômés qui seront recrutés à l’échelle internationale.

Le secteur privé représente un stimulant pour le secteur public qui doit fournir les efforts nécessaires pour sa mise à niveau et l’amélioration de ses services. La diminution de la pression démographique et la réduction des effectifs des étudiants doivent lui permettre de passer des objectifs quantitatifs à des objectifs qualitatifs.

Une plus grande collaboration doit être instaurée entre les deux secteurs. Tous deux dépendent du MESRS, pourquoi ne pas placer les établissements de l’ESPrivé sous la tutelle des universités respectives et renforcer ainsi les échanges entre les deux secteurs ? La loi permet d’instaurer un partenariat et la signature de conventions entre les établissements privés et les universités nationales. Cet échange public/privé peut se faire à tous les niveaux en matière d’enseignement et de recherche. Il est également possible d’envisager la création de pôles universitaires, des filières de formation et des spécialités communes public-privé…

Conclusion

Marginalisé et sans aucune importance il y a une vingtaine d’années, l’ESPrivé ne cesse de se développer et de prendre une place de plus en plus respectable au sein du système de formation universitaire national. Les effectifs des étudiants inscrit dans l’ESPrivé est passé de 530 en 2001-2002 à 33462 pour l’année universitaire 2018-2019.

Plusieurs raisons sont à l’origine du succès de ce secteur dont la réputation d’une formation de qualité répondant aux normes internationales et ouvrant les portes du recrutement des jeunes diplômés par les entreprises nationales et étrangères. Il faut préciser qu’à coté de certains établissements plutôt médiocres, d’autres établissements privés jouissent d’une excellente réputation, à l’échelle nationale et même internationale, aussi bien sur le plan de la formation que de la gestion. Ces établissements reconnus d’excellence ont permis de rehausser le niveau et la réputation de l’ESPrivé. Celui-ci est passé d’un enseignement de deuxième chance, destiné à récupérer les ratés du système public, à un système pour former des élites.

La dimension internationale et africaine de l’enseignement supérieur est absolument à consolider. Les difficultés d’accueil et de séjour des africains subsahariens en Tunisie doivent être résolues afin d’accueillir plus de ces étudiants et dans de meilleures conditions.

Il faut souligner que les dérapages, la publicité mensongère, les pratiques frauduleuses… peuvent exister. Le MESRS a dénoncé ces derniers temps dans un communiqué certains établissements qui font des publicités au sujet des diplômes étrangers alors que les diplômes délivrés par ces établissements ont été habilités par le MESRS et jugés conformes aux conditions d’obtention des diplômes nationaux. Il a également mis en garde contre l’existence de certains établissements étrangers non reconnus par le Ministère.

La vigilance, le contrôle pédagogique, administratif et financier et la répression, si nécessaire, doivent être de rigueur pour protéger ce secteur jeune, sensible et stratégique.

* Professeur universitaire.

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