L’improbable référence turque du sunnisme-salafiste-arabe de Ghannouchi


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Rached Ghannouchi module sa «pensée», en fonction du sens du vent, au point d’épouser l’ensemble du spectre idéologique arabe et musulman. Ses porteurs d’eau ont été successivement Nasser, Khomeiny et Tourabi, avant qu’il ne jette son dévolu sur le Turc Erdogan. Mais son islamisme ombrageux n’a rien à voir avec le nationalisme turc de son idole du moment…

Par Sadok Chikhaoui *

Erdogan n’a cessé de revendiquer sa fidélité à l’œuvre kémaliste et son nationalisme intransigeant, avec une religion au service de l’Etat et une laïcité spécifique et exigeante; fondements, toujours à l’œuvre pour maintenir le contrat social qui cimente l’ensemble des composantes du peuple turc.

A contrario, les Frères Musulmans, salafisés, étrangers au concept d’Etat-nation républicain, garant du bien commun, en raison de l’absence d’une culture politique adaptée, et de la prégnance d’une tradition arabo-islamique, ne reconnaissent que la notion tribale de oumma, avec ses différentes déclinaisons, comme facteur d’organisation socio-politique.
Un journaliste, a parlé de «contorsionnement mercuriel» à propos de Rached Ghannouchi et de son habileté dans l’art de la haute voltige.

En effet, il n’a cessé, depuis un quart de siècle, de faire preuve d’une extraordinaire maestria à moduler sa «pensée», en fonction du sens du vent, au point d’épouser l’ensemble du spectre idéologique arabe et musulman.

De Nasser à Khomeiny, en passant par une halte auprès de Madani et un long compagnonnage avec Tourabi, avant de jeter son dévolu sur le Turc Erdogan et son appendice qatari.

Ce nomadisme laisse pantois, quand on sait que le président de l’actuelle Assemblée des représentants du peuple (ARP), cherche à faire voter une loi interdisant le «tourisme parlementaire», au point de faire sortir de ses gonds l’insondable et mystérieux Kaïs Saïed.

On le croyait tourabiste, jusqu’au moment où il déclara à Associated Press, au lendemain de son retour messianique : «Ces images (colportées par les médias occidentaux, Ndlr) ne me conviennent pas. Je ne suis ni Khomeini ni taliban. Pourquoi veulent-ils me rapprocher de Ben Laden ou de Khomeini ? Moi je suis plus proche d’Erdogan?».

Erdogan reste un nationaliste turc

Mais il y a tout lieu de croire que le nouveau Padichah de Dolmabahce est à des années-lumière du Bachagha de Montplaisir. Il ne cherche pas à construire un Etat islamique, à souder une oumma, à restaurer le califat, à changer le mode de vie des Turcs et il n’a jamais promulgué de loi religieuse. Pragmatique, peu porté sur l’idéologie, seuls comptent pour lui les intérêts de son pays, dont il a fait la 6e puissance économique européenne et multiplié par 4 le revenu moyen de la population. L’homme est adossé à un Etat-Nation, républicain et vigoureux, vieux de près d’un siècle. Une laïcité revendiquée comme un pilier de la nation et un nationalisme intransigeant sont les invariants structurels, gravés dans l’ADN de chaque Turc, y compris les plus islamo-conservateurs.

La continuité de l’Etat s’incarne, en premier lieu, dans la sacralité de l’image de Kamel Atatürk, inscrite dans la constitution, qui le qualifie de «leader immortel et héros incomparable». Son portrait trône partout, orne les rues, les maisons, les administrations et s’étale majestueusement dans le bureau d’Erdogan à Ankara et au Parlement.

On ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour cette députée tunisienne, lynchée par des chacals baveux, surgis tous crocs dehors, parce qu’elle a osé exhiber un portrait de Bourguiba, père de notre pays et admirateur d’Atatürk.

Confronté au problème de la relation Etat-nation-Laïcité et à la nécessité d’endiguer l’islam, Atatürk en fit une synthèse originale, reprise par Erdogan, en créant une laïcité à la turque différente de la laïcité française. Elle ne revendique pas la séparation de l’Eglise et l’Etat, mais procède à une islamisation «par le haut», dans laquelle l’Etat contrôle la religion, à travers une direction des affaires religieuse, la Diyanet créée dès 1924 pour réguler et administrer toutes les questions de croyances et gérer le culte, dans le but d’homogénéiser tous les groupes confessionnels et garantir l’unité du pays.
Erdogan était allé jusqu’à inciter les pays arabes à devenir des États laïques.
Il disait à Tunis, en janvier 2013: «La Turquie est un État démocratique, laïque et social et un État de droit, qui se tient à égale distance de toutes les croyances, qu’elles soient musulmanes, chrétiennes, juives ou athées». L’idée d’un Etat gouverné par la religion est étrangère au logiciel turc, y compris celui d’Erdogan.

Le hanafisme, en vigueur Turquie, et réputée la plus libérale des 4 écoles juridiques musulmanes l’y a beaucoup aidé : «L’islam turc, aussi bien dans l’Empire que dans la République, n’a jamais postulé l’extrémisme. Sans doute une nette influence de l’école dite hanafite, où le raisonnement est un pilier du rite. De plus, la tradition de l’État fort chez les Turcs a écrasé toute forme d’hétérodoxie. Depuis quinze ans, le gouvernement turc s’est lancé dans un important programme de rénovation des tombes et des couvents (‘‘teke’’) de soufis», écrit à ce propos Thierry Zarcone (‘‘La Turquie moderne et l’islam’’, Paris, éd. Flammarion).

Les expériences calamiteuses des Frères musulmans, y compris en Tunisie

Il y va autrement partout où les sunnites salafistes arabes ont pris le pouvoir, pour une période plus ou moins longue. Des 30 années d’expérience soudanaise, à la petite année de Morsi en Egypte, en passant par les prémisses du FIS algérien, et la Troïka en Tunisie, les expériences des Frères musulmans furent calamiteuses.

L’expérience soudanaise, est de loin la plus intéressante. Voilà un pays qui a de gigantesques ressources naturelles (gaz, or, des millions d’hectare fertiles) qui termine, au terme de 30 années de règne frériste, parmi les pays les plus pauvres de la planète.

Le premier souci Mohamed Morsi fut de verrouiller le système et de placer des hommes sans expérience dans la gestion des affaires publiques, avec comme seul programme un slogan creux «L’islam c’est la solution». On se rappelle de la nomination d’un certain Adel Al-Khayat comme gouverneur de Louxor, la zone la plus touristique et de la plus haute importance pour le tourisme égyptien, sachant que cet Adel Khayat était le chef du groupe terroriste Gama Al-Islamiya, qui a assassiné 58 touristes allemands en novembre 1997. Le tourisme égyptien avait mis dix années pour s’en remettre.

Ghannouchi a plus de temps pour mettre en œuvre la recette du Docteur Tourabi, plaçant ses hommes là où il faut, infiltrant la fonction publique, et occupant certains ministères clefs.

Après son succès aux municipales de juin 1990, le FIS envoya ses militants pour prendre d’assaut les mairies gagnées et substituer l’inscription «Municipalité islamique» à la devise républicaine «Révolution par le peuple et pour le peuple». Les panneaux de signalisation routière ont été toutes tournés en direction de la Mecque.
Ces échecs ont une matrice commune, les leaders cités ont en commun d’être des arabo-musulmans, imperméables à la notion d’État civil et de bien commun partagé. Cela n’a jamais existé dans la tradition, où seule la oumma fait sens, avec ses déclinaisons tribales, claniques, familiales. Le terme «État islamique» (Daoula Islamiya) lui-même est une création contemporaine, inventée pour le besoin des mouvements islamistes d’accéder au pouvoir.

Le sunnisme wahabisé alimente une idéologie de terreur

L’islam sunnite de nos ancêtres hanafite, malékite, chafiite et acharites a disparu depuis longtemps et les Frères musulmans ont été wahabisés depuis les années 60, quand, échappant à Nasser, ils arrivèrent en Arabie Saoudite comme instituteurs. L’afflux massif des pétrodollars après la première guerre du Golfe, et la révolution iranienne, virent apparaître des milliers de chaînes satellitaires. Le salafisme-wahabisme est devenu une idéologie de masse et de Damas à Tombouctou, les sirupeuses dramatiques égyptiennes ont été remplacées par de tristes figures qui épouvantent les enfants, du matin au soir, et enchantent les pères de famille.

Ces deux modèles du rapport Etat-Nation avec la religion sont aux antipodes. Un modèle autoritaire dans lequel l’Etat domestique la religion, lui ôtant toute autorité sur la société et la mettant au service de l’unité de l’Etat-Nation et de ses citoyens. L’autre modèle est de nature totalitaire (le totalitarisme défini par Hanna Arendt comme association d’idéologie et de terreur), cherchant à soumettre l’Etat à l’idéologie religieuse, et mis au service de ses clients et de la division des composantes de la nation. Ces deux modèles ne peuvent se rencontrer que de manière conjoncturelle en fonction des intérêts des uns et des autres et surtout ceux du plus fort et ses affidés.

* Enseignant.

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