Libye : d’une guerre par procuration à une confrontation directe ?


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Fayez Sarraj-Recep Etdogan / Khalifa Haftar-Abdelfattah Sissi.

La guerre par procuration, que se livrent des puissances étrangères en Libye, menace de glisser vers une confrontation directe pour le pétrole et la géopolitique, entre parrains des «frères-ennemis» libyens dans leur course effrénée vers le pouvoir.

Par Hassen Zenati

Les Libyens ne sont pas rassurés par la fragile accalmie qui leur a été laissée pour la fin de ramadan, au milieu du fracas sporadique des armes. Ils redoutent, dès la fin de l’Aïd El-Fitr, une escalade militaire qui pourrait entraîner dans une guerre directe sur leur sol, les parrains des deux «frères-ennemis» en lutte pour le pouvoir : le président du Gouvernement d’entente nationale (GEN), Fayez Sarraj, et le chef autoproclamé de l’Armée nationale libyenne (ANL), le maréchal Khalifa Haftar.

L’entrée en lice de la Turquie il y a sept mois a modifié la donne libyenne de fond en comble. Elle a internationalisé le conflit qui se déroulait jusque-là à basse intensité entre groupes armés locaux sans autre stratégie que la rapine. Aux yeux de nombreux observateurs, la Libye relevait alors plus du «chaos» politique et militaire que du champ de bataille obéissant à des impératifs précis et identifiables.

La Turquie sauve Fayez Sarraj d’une défaite attendue

Venue avec de l’armement lourd, des moyens aériens et des milices aguerries prélevées sur les effectifs de ses alliés islamistes de Syrie, encadrées par des conseillers militaires expérimentés, Ankara a fait basculer le rapport de forces.

Elle a sauvé son poulain, Fayez Sarraj, d’une défaite attendue, bien que tardant à se dessiner, sous les coups de boutoir de son rival et ennemi juré, le maréchal Haftar. Son intervention aux côtés du GEN a mis un coup d’arrêt à l’avance des troupes de ce dernier aux portes de Tripoli, qu’il entendait conquérir pour imposer son pouvoir à l’ensemble du territoire. Pour des experts militaires dans la région, ce revers est un «coup fatal» qui pourrait signer la fin de l’équipée de Khalifa Haftar en Tripolitaine.

Après avoir consolidé sa présence en Cyrénaïque, à l’est du vaste territoire libyen, en réprimant lourdement ses adversaires, au nom d’une lutte implacable et proclamée contre le terrorisme islamiste, son objectif était d’imposer une «solution militaire» à un conflit qui dure depuis 2011, et de s’accaparer ainsi du pouvoir à son seul profit. Juste avant d’être contraint à un repli de deux à trois kilomètres de Tripoli, il affirmait qu’il disposait d’un «mandat du peuple» pour conduire à terme son entreprise, sans cependant mentionner les circonstances dans lesquelles il l’aurait reçu, ni les parties qui le lui auraient confié.

Les revers qu’il a accumulés depuis, dont le dernier était la perte de l’aéroport de Watiya, principale base militaire de la région, relais stratégique sur la route de Tripoli, à 140 km de là, ont alarmé ses soutiens: l’Egypte, les Emirats arabes unies, la Russie, et en sous-main, l’Arabie Saoudite et la France. Il avait auparavant perdu Sorman et Sabratha, ainsi que quatre autres villes du littoral jouxtant la Tunisie et l’Algérie.

Portées par leurs succès, les troupes rivales de Fayez Sarraj, solidement épaulées par la Turquie, préparaient, la veille de l’Aïd, un assaut contre la ville de Tarhouna, à 80 km au sud-est de Tripoli. La chute de ce nouveau bastion devrait les encourager à poursuivre leur reconquête du territoire, en effectuant le parcours inverse de leurs adversaires, partis quelques années plus tôt de Benghazi en Cyrénaïque, plus riche, à l’assaut de la Tripolitaine, plus peuplée.

Les alliés de Haftar lui cherchent un remplaçant

Fayez Sarraj et son allié turc comptent bien sur leurs succès militaires pour provoquer l’effritement des relations entre Khalifa Haftar et ses alliés déçus par son comportement sur le champ de bataille aux portes de Tripoli, où il piétinait depuis plus d’un an, avant d’être contraint à un retrait humiliant. Egyptiens et Emirati songeraient à lui trouver un remplaçant.

Le Caire considère en effet que la Libye, dont elle est séparée par une très longue frontière courant le long du désert, fait partie de sa «profondeur stratégique» et de sa «sécurité nationale», tandis que les Emirats, tenus en échec au Yémen par les Houthistes, accepteraient mal de nouveaux revers qui les affaibliraient dans le bras de fer qui les oppose au Qatar, allié de la Turquie. Une guerre éclair avait opposé en 1977 aux frontières entre les deux pays, l’armée égyptienne à l’armée libyenne. Elle s’est terminée par la négociation d’un cessez-le-feu sous l’égide du président algérien Houari Boumediene, alors que les troupes égyptiennes s’enfonçaient dans le territoire libyen en occupant au passage plusieurs agglomérations.

Pour les Américains, cependant, la page Hatfar semble devoir être tournée. Dans un entretien téléphonique avec Fayez Sarraj à l’occasion de l’Aïd, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a réaffirmé qu’un «cessez-le-feu conduisant à une solution politique est l’unique solution pour le peuple libyen», disqualifiant ainsi la «solution militaire» préconisée par Haftar. Il a par ailleurs insisté sur la nécessité de revenir à l’accord de Berlin de janvier dernier, parrainé par l’Allemagne, qui avait posé les fondements d’un arrêt des combats pour assurer le retour des protagonistes autour d’un tapis vert.
Washington s’inquiète de la progression de l’influence russe en Libye
Washington, qui reste attaché aux accords de Skhirat (Maroc, 2015), répudiés par le maréchal Haftar, surveille comme le lait sur le feu la progression de l’influence de la Russie sur le champ de bataille, aux côtés de l’Egypte et des Emirats.

Un rapport d’experts de l’Onu chargés de surveiller l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis la chute de Mouammar Khadafi en 2011 vient de confirmer la présence dans le pays de milices privées russes du groupe Wagner, proche de Vladimir Poutine. Ils interviennent depuis plus d’un an en soutien au maréchal Haftar, en même temps que d’autres miliciens, prélevés sur le champ de bataille syrien. Ils fournissent un soutien technique, participent aux combats et à des opérations d’influence, aident dans le domaine de l’artillerie, du contrôle aérien, fournissent une expertise dans les contre-mesures électroniques, en déployant des tireurs d’élite, selon le rapport. Au nombre de 800 à 2.000, ils agissent comme des «multiplicateurs de force», conclut-il.

Moscou affirme n’avoir aucun lien avec le groupe Wagner, ni du reste avec les groupes privés Russkie System Bezopasnosti (RSB), Moran Security Group (Sud Africain) et Schit Security Group, dont le déploiement a été signalé début 2020 sur le terrain libyen.

Dans l’incertitude du sort des armes, les partisans du maréchal Haftar multiplient les déclarations guerrières, menaçant de déclencher la «plus grande campagne aérienne de l’histoire de la Libye» dans le ciel de Tripoli, et de s’attaquer aux positions turques, considérées désormais comme «des cibles légitimes» de l’ANL. Les responsables du GEN alertent de leur côté sur le fait que Moscou fournirait un soutien aérien à leurs adversaires pour leur permettre de regagner le terrain perdu aux portes de Tripoli. Selon le ministre de l’Intérieur du GNE, Fathi Bashagha, la Russie aurait ainsi livré au maréchal Haftar au moins six avions Mig-29 et deux avions de combat Sukhoi 24, prélevées sur sa base de Hmeimin en Syrie, ainsi que des hélicoptères d’attaque Mi-24.

Le maréchal Haftar pourrait utiliser ces nouveaux équipements pour neutraliser les systèmes de défense anti-missiles sol-air, déployés par la Turquie, qui ont donné aux forces du GEN un avantage sur le terrain sur les drones armés utilisés par les Emirats au profit de l’ANL.

Selon le quotidien italien ‘‘La Stampa’’, le GNE pourrait signer prochainement un accord de coopération militaire avec la Turquie, lui accordant de plus grandes marges de manœuvre dans son intervention sur l’ensemble du territoire. Ankara a indiqué qu’il réagirait de la «manière la plus forte» si ses sites libyens étaient attaqués par les avions livrés par la Russie à Khalifa Haftar, et qu’elle disposait pour ce faire de drones et de navires de guerres déployés au large de Tripoli. C’est le spectre d’une «deuxième Syrie» qui se profile ainsi dans le vaste désert libyen.

Les bras de la Turquie en Libye

Si pour les Etats-Unis et la France, c’est essentiellement le pétrole libyen (48 milliards de barils d’excellente qualité, 1er en Afrique, 9e au monde), qui les intéresse, la Turquie veut renouer avec l’ancienne dépendance de l’Empire Ottoman, et la Russie aspire à y installer, après la Syrie, une autre tête de pont pour sa flotte de guerre en Méditerranée, une mer chaude, déjà convoitée par les Tsars.

Outre les substantiels intérêts économiques accumulés pendant le long règne de Kahdafi, malgré les nombreuses frictions qui avaient marqué les rapports entre les deux pays, la Turquie s’appuie sur l’influente communauté kouloughli, formée, sous la Régence ottomane, des descendants de femmes libyennes et de janissaires turcs. Forte d’un million de personnes (15 à 20% de la population), elle est concentrée à Misrata, à 200 km à l’est de la capitale, qui fut un des bastions de la rébellion contre Kadhafi. Après de longues hésitations, elle s’est ralliée au GEN, dirigé par un kouloughli… Fayez Sarraj.

Depuis novembre dernier, Ankara et le GEN sont liés par un accord de délimitation de leurs frontières maritimes prévoyant l’exploitation commune de leurs zones économiques exclusives (ZEE), qui contiendraient d’importantes quantités d’hydrocarbures, du gaz en particulier. La Turquie est notamment autorisée par Tripoli à effectuer des forages d’exploration dans sa ZEE. L’accord, qui a soulevé immédiatement les réserves de Chypre, de l’Egypte et d’Israël, avait préludé à l’accord de coopération sécurité, qui couvre l’intervention militaire turque aux côtés du GEN.



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