L’inquiétante étrangeté de Kaïs Saïed ou l’éloquence au temps du coronavirus


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Le discours du président de la république Kaïs Saïed, à l’issue du Conseil de sécurité nationale, le 20 mars 2020, pour exposer à son peuple la pandémie du coronavirus, aux portes de la Tunisie, restera dans les annales de l’étrangeté politique.

Par Sadok Chikhaoui *

Une parabole. À la veille d’une probable attaque nucléaire, Saul Boorot, président d’un Etat de l’hémisphère sud, s’adressa solennellement à son peuple pour dire la gravité de la situation. Il prononça un discours étrange, et déconcertant en un latin parfait, ciselé comme des vers d’Horace. Saul Boorot ne sait peut-être pas, le comble pour un président, que l’usage du latin avait disparu de son pays depuis des lustres, en dehors de quelques couvents et monastères traditionnalistes.

Habitué aux lubies de leur président, le peuple crut que ce discours est annonce de la Parousie, le retour du Messie parmi les hommes pour préparer la fin des temps. S’en suivit un état d’hystérie collective comparable aux transes du Moyen Age avec danses et chants frénétiques. La méprise était d’autant plus inévitable que rien dans le ton de Saul Boorot, ni dans le caractère inspiré de son oraison ne laissait transparaître un quelconque signe de gravité.

Habitué aux lubies de son peuple, Saul Boorot prit cette liesse pour une de ces extravagances dont la plèbe est coutumière. Il poursuivit son discours, jusqu’au moment où un immense champignon bleuâtre suivi d’un déluge de feu s’abattirent la ville. L’apocalypse à la manière du ‘‘Désert des tartares’’ est là.

Vous l’avez compris, fastoche, c’est l’atmosphère de la soirée du 20 mars 2020 quand Kaïs Saïed, dans le rôle de président de la république, s’adressa à la nation pour parler de l’épidémie qui sonne aux portes.

Un peu d’histoire. Kaïs Saïed n’est pas en place depuis longtemps, et il a visiblement du mal à endosser le costume de chef d’Etat; l’exercice est d’autant plus difficile que le professeur n’a pas d’expérience politique connue.

Mais les gens avaient commencé à s’habituer, voire même rire, de son style atypique et déconnecté. L’usage, en toutes circonstances, d’un arabe ampoulé, dont il semble se délecter, surprend et amuse. Mais indulgent comme à son habitude, le brave peuple mettait ces singularités sur le compte d’un excès d’honnêteté, un surplus d’authenticité qui fait sa différence avec les AUTRES, c’est-à-dire toute cette classe politique qu’ils a vu défiler depuis 10 ans. Tous, toujours aux yeux d’un brave peuple devenu bavard et vindicatif, malhonnêtes, corrompus, malfrats, gangsters, voleurs, chenapans, mécréant, et bien d’autres choses.

Cette différence dans la forme ne pouvait être, à ses yeux, que l’expression d’une différence dans le fond, le signe d’une véritable droiture, l’incarnation de la probité et du bien absolu.

Sorti de nulle part, arrivé comme par miracle sur la scène politique d’une presque-république-bananière, le professeur sut jouer, inconsciemment ou non, de cette différence, pour accéder en peu de temps à la magistrature suprême avec un score à la Kim Yo Jong.

On se souvient des conditions rocambolesques de cette arrivée : un concurrent véreux, faux philanthrope et vrai mafieux, embastillé à la dernière minute pour des raisons demeurées obscures, sauf et sans doute pour le grand chaman de Montplaisir et ses proches vizirs. Le dénouement, in extremis, de l’affaire s’était fait dans les mêmes conditions d’opacité, sur la base de conciliabules et de combinazione qui seront connus un jour.

Entre cet homme bizarre, potentiellement vertueux et un opportuniste faussement altruiste, il n’y a pas photo. Beaucoup de gens, y compris parmi les soi-disant progressistes, avaient choisi d’éviter les risques d’une hypothétique aventure moderniste, qui cache une vraie camarilla sicilienne. Le choix du moindre mal s’imposait, d’autant plus qu’une myriade d’incompétents sont à l’affût et que le parlement est déjà pris d’assaut par les salafistes et les rétrogrades.

L’homme, austère et étrange, à l’apparence honnête et à la religiosité garantie, a séduit une large frange de la population. Son titre de professeur de droit à l’université a fait le reste. On connaît l’addiction des Tunisiens aux diplômes, qu’ils vénèrent au même titre que le Coran et la Celtia.

Les sceptiques attendaient de voir la manière dont ce président et chef suprême des armées et de la diplomatie, qui a toutes les apparences, sauf celle d’un homme Etat, allait conduire les affaires du pays. Un universitaire souligne le côté clivant de cet homme qui enseigne un droit constitutionnel assaisonné à la sauce islamique, alors qu’il n’eut jamais de Constitution en terre d’islam, à l’exception de celle promulguée en Tunisie en 1860 par Sadok Bey et qui ne fut jamais mise en œuvre

Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que Kaïs Saïed montre les limites de son «incomplétude», pour paraphraser le principe de Peter, et rester courtois.

Sa première sortie, assimilant la normalisation avec Israël à de la haute trahison avait déjà laissé subodorer un certain gout pour l’amateurisme. Se lancer dans une incantation stérile qui ne change rien à la situation, mais met sérieusement en danger un secteur économique vital d’un pays en crise est déjà une insoutenable légèreté.

Le discours du 20 mars, pour exposer à son peuple la pandémie qui vient, restera dans les annales de l’étrangeté politique.

Ce n’est pas un discours. Un discours c’est une prise de parole pour dire quelque chose à quelqu’un. Il s’agit dans le cas présent d’un soliloque dans lequel la parole devient sa propre finalité, une pure délectation formelle, l’intéressé donne l’amère impression de parler à lui-même, de s’écouter jouir de l’intonation de sa voix, de la tournure de ses phrases et l’innovation de sa voix, semblable à parole magique quasi divine adressé à un auditoire placé en situation de décor.

Il aurait pu, tout aussi bien, composer son laïus en vers, dans la bonne vieille métrique de la poésie classique arabe, en faire une «moallaqât» destiné à être accrochée sur le portail du Palais de Carthage pour les générations à venir.

Les linguistes parlent d’un signifiant sans signifié. Mais qu’est ce que parler veut dire au temps du corona ?

* Enseignant.



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