Descendants d’immigrés tunisiens en France et en Tunisie: Une génération abandonnée?

Que savons-nous au juste de ces pas moins de 365.000 descendants d’immigrés tunisiens en France? Et de ceux qui sont revenus en Tunisie ou y sont toujours demeurés ? Quels sont les profils, les attentes et les modes d’intervention des descendants, enfants et petits-enfants d’immigrés. Et sommes-nous parvenus à identifier les leviers favorisant leur contribution au développement de la Tunisie ? Autant d’interrogations cruciales qui cherchent réponse. La désarticulation, depuis 2011, des structures officielles chargées des Tunisiens à l’étranger, la politisation poussée des départements concernés et les tentatives de la mouvance islamiste de mettre la main sur ce dossier, alors que des associations démocratiques luttent âprement contre ce captage religieux, rendent la question encore plus complexe et compliquée. L’Insee recensait, en 2015, 365 000 descendants d’immigrés tunisiens en France. Les statistiques en 2009 sur cette population révèlent que 95% d’entre eux sont détenteurs de la nationalité française, soit : 57% avec la seule nationalité française, 38% avec la double nationalité, et 5% avec la seule nationalité tunisienne.

En l’absence d’études objectives et pertinentes commandées par les pouvoirs publics tunisiens, une bonne initiative a été prise à cet effet. Il s’agit d’une étude commandée et supervisée par l’Observatoire national de la migration dans le cadre du projet Lemma de soutien au Partenariat pour la mobilité UE-Tunisie, financé par l’Union européenne et mis en oeuvre par Expertise France.  Elle a été réalisée, souligne la présentation, par les chercheurs de l’Agence Thaly International (Pierre-Noël Denieuil, Sonia El Amdouni, Houda Laroussi, Radhia Mechken, Makrem Mandhouj et Nouha Doudech, avec l’appui technique de Mme Saloua Alyani).  L’étude qualitative conduite en 2018 et 2019 a été précédée de deux documents dont il est rendu compte sur le site Internet de l’étude : la revue de la littérature et l’état de l’art visant à mieux cerner l’état des connaissances actuelles et la production scientifique sur les descendants des immigrés ; le rapport statistique sur les personnes d’origine tunisienne consultées dans le cadre de l’enquête Trajectoires et Origines (T et O, conduite par l’Ined en 2008). Ce rapport tenait compte du niveau de génération (immigrés tunisiens et personnes nées en France d’au moins un parent tunisien), des compétences et qualifications, de la profession, du lien avec la Tunisie, du niveau et des modes d’engagement en comparaison d’autres pays de la région (Maroc, Algérie).

Les enquêtes ont été conduites d’une part en France auprès de descendants d’immigrés (DI) de 2e et 3e générations, et d’autre part en Tunisie auprès d’un échantillon de DI venus s’installer et ayant développé un projet professionnel, familial, personnel. Elles ont été complétées par des entretiens auprès de responsables associatifs ou d’institutions d’accompagnement des Tunisiens résidant à l’étranger.

Le rapport vient d’être publié aux éditions Nirvana et mérite une lecture attentive. Bonnes feuilles.

Ce qui vaut pour la France l’est-il également pour les Tunisiens en Allemagne, ou en Italie, ces deux pays qui comptent une communauté tunisienne de longue date et comptant entre 100 000 et 200 000 résidents ? Une analyse comparative sera sans doute instructive, tout comme une première approche du contexte canadien, où une nouvelle communauté de plus de 30 000 Tunisiens commence à émerger et croître.

Bonnes feuilles

Parcours de DI: Engagement personnel, lien social et projet de société

Au terme de cette étude sur les DI de France et/ou installés en Tunisie, nous nous retrouvons au cœur d’un système stratégique construit autour d’un enjeu de base (l’héritage familial tunisien), des effets de contexte (la dynamique de la société française), la fracture sociale et culturelle qui en résulte, puis les tentatives de résistance à cette fracture ou au contraire d’adaptation, et au bout du compte la blessure ou la résilience qui vont s’ensuivre. Ce jeu ou ce processus de forces et d’influences s’inscrit tout autant dans la construction de l’individu que dans les enjeux de son implication et de son engagement dans un projet de société, celui de la France ou celui de la Tunisie.

Il y a tout d’abord l’héritage familial. C’est le silence du père parti seul pour vendre sa force de travail et construire un avenir meilleur pour ses enfants qu’il a regroupés. C’est la soumission de la mère et son sacrifice pour élever ses enfants. C’est aussi l’intention de retour du père non plus seul mais avec ses enfants pour les ramener à ce qu’il croit être leurs racines. C’est enfin la mémoire du port d’attache entretenue durant l’année et qui se concrétise lors du départ en vacances au pays, valorisé par les retrouvailles de proximité au village et avec la famille élargie, oncles et tantes, cousins et cousines. C’est là aussi que se légitime et se construit le projet parental d’édifier sa maison et de fixer sa descendance sur un bien immobilier. Mais pour sortir du village, cela peut être aussi les voyages linguistiques et culturels proposés par les consulats et auxquels certains parents ont souhaité inscrire leurs enfants. Puis l’héritage familial est bien évidemment entretenu par la pratique de la langue. Souvent un dialectal de communication valorisé par le père, relayé par la mère, mais qui ne dépasse pas le seuil de la maison. A l’extérieur et entre eux, les frères et sœurs parlent le français. Le père même, hanté parle désir d’insérer ses enfants, peut leur dire en français : « parlez en arabe ». Et c’est là qu’intervient la seconde force : les effets de contexte.

Le premier effet de contexte, c’est celui issu de l’implantation du domicile familial. On a vu là soit l’impuissance des parents à contrôler l’existence de leurs enfants, soit la volonté de nombreuses familles, père et mère, de garder les enfants à la maison pour les soustraire à l’influence du quartier. Certains parents ont même voulu déménager pour aller vivre dans les HLM de fonctionnaires français, pour s’installer dans les centres villes ou dans des habitats lointains, de manière à protéger leurs enfants. Mais les effets du contexte, c’est aussi les politiques publiques françaises qui ont concentré les populations émigrées dans des quartiers dédiés et ségrégués en y insérant même des écoles de proximité. C’est aussi le poids des reproductions sociales conduites par nombre d’enseignants, formateurs et orienteurs qui ont pensé ou dit aux jeunes de ces quartiers : « toi tu vas arrêter tes études et tu feras comme ton père ». En définitive, les effets du contexte ce sont aussi les stratégies d’adaptation et d’insertion adoptées par les parents pour leurs enfants : l’école contre l’usine, le stylo contre la pioche, puis pour les plus impliqués, l’enseignement privé (catholique parfois) contre l’enseignement public.

C’est alors que survient la fracture, marquée tant par l’hostilité du contexte que par la volonté des parents de s’y adapter, d’y chercher des réponses sans toutefois renoncer à l’héritage. Et cette fracture va se trouver renforcée par les discriminations vécues, rarement pendant la petite enfance, mais plus à l’adolescence, durant les études et lors de la recherche d’emploi, et notamment sur le prénom et sur le nom, première fissure introduite dans la construction identitaire. Cette fracture ne sera pas toujours vécue comme telle. Pour certains elle se résoudra en une complémentarité existentielle. La double appartenance sera alors présentée comme une richesse : un cerveau avec un hémisphère droit et un hémisphère gauche, un corps avec deux jambes à condition qu’elles ne boitent pas. Pour d’autres par contre elle se transformera en blessure vive. Le DI en voudra alors au choix de son père de lui avoir fait quitter la France à 7 ans pour aller vers des racines qu’il n’avait pas. Ou il évoquera l’injustice d’une France à laquelle il appartient, mais qui lui a refusé sa nationalité. Ou encore il se réfugiera dans la quête de repères identitaires au sein d’une religion musulmane qu’il considèrera comme «plus» que son pays.

La quatrième force intervient alors, et elle réside dans la volonté de l’individu, c’est-à-dire dans son aptitude à combattre la fracture et à lui résister, ou bien à l’accepter et à s’y adapter, ou encore à la sublimer, voire à la dépasser par la résilience (définie comme une capacité à rebondir face à une situation de crise ou de traumatisme). Nous avons vu par exemple chez les Auto-construits ou chez les Militants résilients de quartier combien la relégation peut donner la force de lutter au lieu de s’abriter dans la victimité. Ces DI estiment que la relégation les a renvoyés à la « rage de vivre » et leur a donné des ailes. Cette résilience n’a pu se faire, ils le disent, que par des personnes qui ont un jour, tels des tuteurs, étayé leur parcours et leur ont apporté une reconnaissance que la société ne leur avait pas établie.

Mais au-delà même de ces cas d’exception récurrents, il convient d’insister sur l’importance que le métier revêt pour un grand nombre de DI interrogés. Dans la plupart des cas rencontrés, l’on a pu constater la fonction réparatrice de l’entrée en profession. De très nombreux DI interrogés sont impliqués dans les métiers du social (éducateur, formateur, cadre associatif, animateur sportif auprès des jeunes du quartier), du développement (délégué de ressources humaines, cadre d’ONG, expert international), dans les métiers de la justice (juge des prud’hommes, expert du tribunal pour les radicalisés, avocats) ou des soins (infirmière), dans une action publique (cadre administratif ou agent universitaire),territoriale ou politique (cadre ou conseiller municipal, élu local, député), ou encore dans des actions universitaires sur le domaine arabe. On voit ici que l’identité multiculturelle (le pari sur la double estime de soi) a pu influencer les choix professionnels, ainsi qu’en témoigne Chams : « Cette identité a influé sur mes choix professionnels. J’ai aidé des jeunes en milieu carcéral, je n’ai eu que des Maghrébins. Je travaillais sur l’estime de soi et la réappropriation de la confiance en soi, je voulais les aider pour retrouver un semblant de goût à la vie ». Encore plus explicites, on se souviendra des propos de Shaima, juriste et juge, ancienne élue qui estime, eu égard à sa vie personnelle, avoir reproduit ce besoin de réparation par la pratique de la justice et de l’égalité dans ses activités politiques et militantes. « J’ai été élue précisément pour défendre ces valeurs d’égalité et de fraternité. Ma vie de travail m’a permis de réparer des injustices que j’ai vécues moi-même, à la fois dans mon milieu familial et dans la société, et cela a déterminé ma personnalité ».

Nous avons pu faire le même constat à propos de la révolte identitaire de Maya et de ses engagements politiques (dans l’ISIE) puis universitaires (écriture d’une thèse touchant à la question migratoire), comme tentative de réconciliation avec des repères perdus. Les parcours humanitaires et internationaux de Sihem et de Farli, ainsi que de Monder comme homme de médias des deux rives et passeur de la diaspora, en témoignent également. On citera enfin le bel exemple de Saber qui a dû quitter la France à 13 ans et, se considérant malgré tout comme un Franco-Tunisien, vit dans la nostalgie d’une nationalité perdue. Outre le rêve d’épouser une Française, il envisage, et on a vu la portée symbolique du projet, de monter une agence de voyages entre Tunis et Nantes : ce serait sa manière de concrétiser le pont qu’il a toujours voulu tisser avec la France, jadis entravé par le divorce de ses parents.

Attentes et recommandations


Une analyse approfondie s’est employée à recueillir les attentes des DI de 2e génération dans leur relation à la Tunisie, qu’il s’agisse de la 2e génération résidant en France ou celle installée en Tunisie. A l’issue de cette enquête, les recommandations générales ont été formulées comme suit (et longuement détaillées dans le rapport):

1. Établir au préalable une catégorisation des divers groupes bénéficiaires qui constituent la diaspora
2. Adapter le rôle du réseau consulaire en vue de l’élargissement de ses services à la diaspora
3. Entreprendre et investir
4. Réformer, former et sensibiliser l’administration
5. Réorganiser et réadapter les actions et les missions de l’OTE
6. Restaurer la confiance entre le pays d’origine et sa diaspora
7. Favoriser la circulation des acteurs et des projets
8. Mieux faire participer les binationaux à la construction de la démocratie en Tunisie
9. Privilégier et mieux organiser la coopération décentralisée
10. Repenser et réorganiser l’engagement associatif
11. La production et l’organisation d’un savoir sur la diaspora dans ses composantes.

C’est dans cette perspective que nous devons situer pour terminer, les projets d’engagement pour la Tunisie comme tentative de réconciliation entre l’héritage des parents et la construction autonome du DI. Et c’est là que fait irruption le sentiment d’injustice: le DI se sent mal accueilli à la douane alors qu’il revient au pays de ses origines, il ressent la défiance du Tunisien qui ledit    « Français », doit affronter le parcours du combattant dans l’administration et lui prouver sa bonne foi. Il se met alors à douter de l’héritage qui lui est transmis : d’ailleurs il n’est pas pris au sérieux car il possède mal la langue de ses parents, puis lorsqu’il s’agit d’une femme, elle est stigmatisée du fait qu’elle vient faire de la politique chez des hommes. Le lien noué par l’héritage se trouve alors perdu.

C’est dans ces conditions que l’ensemble des DI interrogés recomposent leur projet pour la Tunisie : il ne passera pas forcément par une installation, et certainement pas définitive. En fait, rien n’est figé. Une installation, dans un contexte identitaire marqué par la double origine, n’a jamais rien d’irrévocable. Elle se trouve généralement rythmée par des séries d’allers-retours (on vient, on part, on revient et on repart) et dont le DI à chaque fois tire des leçons pour mieux réorienter son parcours dans les limites des ressources sociales, matérielles, psychologiques et culturelles dont il dispose. On se situe ainsi face à des installations en dents de scie qui ne sont jamais définitives, et qui sont souvent liées à des « moments » dans la vie d’un DI. Ces moments sont évolutifs et peuvent alterner selon les époques, le contexte professionnel ou familial, ou les étapes de la trajectoire d’un individu.

Bien plus, nous avons affaire non plus à des identités d’installations stabilisées, mais plutôt à des identités de circulations temporaires et récurrentes. Ce sont précisément ces identités circulatoires dont il faudra tenir compte dans les plans de développement pour et depuis la diaspora. Et cela d’autant plus que de nombreux attaches et jalons sont posés en France avec la présence de parents restés, de frères et sœurs installés dans l’un ou l’autre pays, d’oncles et tantes, de cousins et cousines.

C’est alors que la circulation annule le retour. Selon Nour par exemple, les enfants d’immigrés «ne retournent pas, puisqu’ils ne sont jamais venus ». Ils ne vivent pas une rupture, si ce n’est que la seule rupture qu’ils portent « symboliquement, consciemment ou inconsciemment, est celle des parents ». Il s’agit précisément de la fracture que nous venons d’exposer, entre un héritage, des effets de contexte et, selon les ressources dont dispose le DI, une capacité de résistance, d’adaptation ou de résilience.

Descendants d’immigrés tunisiens en France et en Tunisie
La relation des deux rives
de Pierre-Noël Denieuil, Sonia El Amdouni, Houda Laroussi, Radhia Mechken, Makrem Mandhouj et Nouha Doudech, (Agence Thaly International)
Nirvana, 2019, 444 pages, 30DT


 

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