Forum de la santé : Le gouvernement se met en état d’urgence   

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Les recommandations élaborées lors du Forum de la santé, organisé à l’initiative du chef du gouvernement, Youssef Chahed, hier, vendredi 22 mars 2019, à la Cité de la Culture à Tunis, seront examinées au conseil ministériel, qui se réunira mercredi prochain. Il va falloir traduire les recommandations en mesures d’urgence.

Par Zohra Abid

A la clôture de ce forum, dont les travaux ont duré près de 9 heures et mis à contribution un grand nombre de responsables politiques (ministres, députés et dirigeants de partis), de professionnels du secteur (hauts cadres de la santé, professeurs de médecine, doyens de facultés de médecine, représentants des conseils de l’ordre des médecins, des pharmaciens, etc., directeurs d’hôpitaux publics et de cliniques privées, représentants des corps paramédicaux, etc.), qui ont planché sur la crise du secteur de la santé, une série de recommandations ont été élaborées qu’on espère voir rapidement traduites en mesures réalistes et pratiques, susceptibles d’être mises en route rapidement, et ne pas devoir attendre d’être traduites dans des projets de lois avec le risque de les voir dormir dans les tiroirs de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), surtout en cette pré-électorale propice à tous les calculs et à toutes les dérobades.

Il faut rappeler que ce Forum a été organisé à l’initiative de M. Chahed, qui y a pris une part active, du début jusqu’à la fin, et ce à la suite du décès, il y a 2 semaines, d’une quinzaine de nouveaux-nés au Centre de maternité et de néonatologie de l’hôpital La Rabta. Ces décès, provoqués par une infection nosocomiale, ont, rappelons-le, suscité colère et indignation parmi les citoyens, ainsi qu’une prise de conscience parmi les responsables politiques et les professionnels de la santé de la nécessité de réformer rapidement un secteur présentant des signes de déliquescence avancée, et dont les maux sont déjà largement diagnostiqués: mauvaise gouvernance, gestion chaotique, gabegie généralisée et corruption à tous les étages.

Chahed : il faut rétablir la confiance entre les citoyens et le corps médical

«Le conseil ministériel de la semaine prochaine élaborera une feuille de route pour les 12 à 18 mois à venir avec des mesures et des solutions d’urgence. Celles-ci ne vont certainement pas résoudre d’un coup tous les problèmes de ce secteur dont les carences remontent à de nombreuses années, mais elles vont au moins aider à rétablir la confiance entre les citoyens et le corps médical», a indiqué le chef du gouvernement, en insistant sur le fait que toutes les parties concernées sont responsables de la dégradation du système de la santé publique et que tout le monde est tenu d’apporter sa contribution à sa réforme. «Nous devons, ensemble, le sauver», a-t-il martelé, en rappelant que les solutions doivent tenir compte de deux facteurs déterminants et, surtout, contraignants : le facteur du temps, car on ne peut tout faire en même temps et avec la célérité et l’efficacité requises, et la situation difficile des finances publiques.

Au cours des travaux du forum, transmis en direct sur la page Facebook officielle de la présidence du gouvernement, les professionnels ont mis le doigt sur ce qui fait mal, sans chercher à masquer les réalités ou à minimiser leurs responsabilités respectives. De toute façon, on ne peut plus rien cacher désormais et chacun doit commencer par balayer devant sa porte. Si le secteur de la santé n’est pas en bonne santé, ce n’est pas seulement parce que le budget qui lui est alloué (6,65% du budget global de l’Etat) est jugé relativement faible, mais aussi parce qu’il souffre de mauvaise gestion et est gangrené par la corruption. Il va donc aussi falloir agir sur tous les leviers à la fois pour minimiser les pertes sèches, personne ne devant être au-dessus des lois ni bénéficier d’une quelconque impunité.

Injecter de l’argent et éponger les dettes

«Nous avons 7,5 millions de Tunisiens affiliés à la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) et 900.000 familles bénéficient du carnet blanc de soins gratuits. On peut donc estimer qu’il y a près de 2 millions de personnes prises en charge par l’Etat. Il y a aussi  1,2 million de Tunisiens résidant à l’étranger qui bénéficient des soins, en vertu des conventions bilatérales signées avec leurs pays de résidence. Il reste donc entre 900.000 et 1.100.000 personnes n’ayant aucune couverture sociale», a rappelé Mohamed Trabelsi, ministre des Affaires sociales.

Par ailleurs, les hôpitaux publics sont déficitaires, alors que beaucoup d’entre eux disposaient, il y a une vingtaine d’années, d’une trésorerie excédentaire. Il en est de même de la Cnam, qui fait face elle aussi à de graves difficultés financières en raison des impayés qu’elle ne parvient pas  recouvrer.

Il va falloir injecter de l’argent, beaucoup d’argent, notamment dans les caisses des CHU «qui sont passés de la médecine de pointe à celle du quotidien et remplacent les hôpitaux régionaux. Conséquence: leurs dépenses continuent d’augmenter», a lancé un professionnel de la santé publique, en rappelant l’urgence de restructurer et d’assainir la Cnam. «Si on ne parvient pas à éponger les dettes des hôpitaux, le calvaire continuera et la situation, déjà difficile, s’aggravera et tout le monde en subira les conséquences», a-t-il averti. C’est-à-dire, manque de médecins spécialisés, de personnels qualifiés, de médicaments et d’équipements, ce qui se traduit par une détérioration de la qualité des soins dispensés aux malades et des conditions générales d’hospitalisation.

Le secteur privé de la santé va sans doute continuer à tirer profit de cette crise, mais est-ce là la solution, sachant que c’est le Tunisien moyen qui continuera à subir les conséquences car il n’aura pas les moyens de se soigner correctement.

Restaurer la discipline et faire appliquer la loi

La crise actuelle est le résultat d’un cumul de carences et de dysfonctionnements remontant à une quinzaine d’années, a rappelé Dr Abdelkarim Zbidi, ministre de la Défense nationale, estimant que la situation exige rigueur et vigilance. «Il est temps de repenser le secteur. Aucune véritable politique de santé n’a été mise en oeuvre depuis l’indépendance du pays en 1956. On est en train de gérer la situation au jour le jour, sans planification, sans vision et sans visibilité», a-t-il déploré, en insistant également sur le manque flagrant de la discipline, le laisser aller, le laxisme dans les hôpitaux surtout depuis la révolution de 2011. «Il faut siffler la fin de la récré. Pour franchir ce cap difficile, la rigueur s’impose. Que tout le monde respecte la loi et que cette loi soit rigoureusement appliquée. Si, on a aujourd’hui 17 millions de dinars de liquidité à l’hôpital militaire, qui est lié lui aussi à la Cnam par une convention, c’est parce qu’il est géré avec rigueur et qu’il y règne une discipline», a ajouté M. Zbidi, en déplorant, au passage, le nombre impressionnant de départs de ses collègues médecins préférant aller monnayer leur science à l’étranger, et notamment en Europe. «Nos médecins et notre personnel paramédical sont très demandés à l’étranger où les conditions d’exercice sont meilleures», a rappelé M. Zbidi, en appelant à remettre de l’ordre dans la maison et à mettre fin à une mauvaise gestion qui risque, si on ne fait rien pour remédier aux carences et mettre fin aux abus, de détruire le système de la santé publique.

Vers la digitalisation du secteur

Selon certaines estimations, depuis la révolution, 4000 praticiens ont quitté les hôpitaux publics où l’écrasante majorité d’entre eux ont pourtant été formés et plutôt bien formés. Pour preuve: ils sont sollicités par le secteur privé et par l’étranger où beaucoup exercent désormais et donnent satisfaction partout où ils se trouvent.

Youssef Chahed, qui a rappelé ce chiffre, déplore tous ces départs, mais, en homme d’Etat, préfère garder espoir et passer à l’action. Selon lui, la croissance économique prévue en 2020, 2021 et 2022, permettra au gouvernement d’augmenter le budget de la santé, d’améliorer la situation des hôpitaux publics et de procéder à de nombreux recrutements. Le gouvernement, a-t-il ajouté, a déjà prévu une enveloppe de 50 millions de dinars pour parachever la digitalisation du secteur, ce qui permettra de faire face plus efficacement au fléau de la contrebande de médicaments. «Toute personne qui se rendra coupable sera lourdement pénalisée», a-t-il averti, en annonçant un colloque national sur la santé, en mai ou juin prochains, pour plancher sur une stratégie à moyen et long terme et un plan de restructuration du secteur d’ici  2030.

 

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