À propos du braconnage des princes du Qatar dans le désert tunisien

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Photo d’archives.

Interrogés sur la légalité de leur présence sur le sol tunisien et leur intention de chasser outardes et gazelles, les Qataris s’étaient prévalus d’une autorisation accordée par le président de la République en personne. M. Caïd Essebsi, si attaché à «haybet Eddaoula » (l’autorité de l’Etat) est resté étrangement muet sur le sujet…

Par Yassine Essid

À quoi servent les frontières d’un pays souverain? À dessiner la surface de légitimité sacrée spécifique à telle ou telle société.

Définissant une identité et une civilisation, les frontières sont comme des traces laissées par l’histoire dans la géographie. Ce concept géopolitique strict, historiquement issu de processus différents, traces d’affrontements militaires ou de résistance populaires passés, a pris en temps de paix un sens vivant et compatible avec la planétarisation et la complexification des échanges qui poussent à sa dissolution.

Cependant, dans l’histoire du monde arabe, les volontés de liquider toutes les frontières, comme autant de résidus artificiels et arbitraires d’un âge colonial, en vue de l’édification d’un modèle géo-idéologique d’empires d’un autre type destiné à l’exportation, ont toutes échouées.

Depuis quelques temps les frontières de notre monde sont en plein bouleversement. Parce qu’une frontière était au fond toujours un affrontement, et que l’échelle pertinente de ces affrontements restait celle des Nations.

Les frontières entre les Etats sont de plus en plus contestées au nom des regroupements régionaux. On a même pensé un moment que toutes les frontières doivent être abolies dans l’enthousiasme général de la liberté des échanges. Et puis on s’est aperçu que les frontières étaient, malgré tout, l’expression dramatique mais incontournable de certains rapports de forces. C’est ainsi que certaines frontières s’estompent tandis que d’autres s’élèvent à la hâte. L’abolition des frontières internes à l’Europe signifie le renforcement des ses frontières extérieures. Et il ne s’agit pas seulement de frontières politiques au sens strict. Les frontières symboliques sont aussi en émoi, celles qui départagent nos religions. Le réveil des schismes érige, à son tour, d’autres frontières, plus dramatiques, plus violentes.

Massacres perpétrés contre les troupeaux de gazelles (photos d’archives).

Les frontières tunisiennes outrageusement bafouées

En attendant, les frontières en Tunisie restent là où elles sont, irréductibles aux changements, faisant coïncider sur une seule limite toutes les discontinuités : militaires, douanières, administratives, économiques, linguistiques, etc.

Pour se protéger des infiltrations terroristes et lutter contre le trafic de contrebande, la Tunisie a dû creuser en 2015 à Ras Jedir, dernier poste-frontière tunisien avec la Libye, une tranchée emplie d’eau salée et surmontée d’une hauteur de sable afin de se protéger. Voué à s’étaler sur 168 kilomètres, sur les 520 kilomètres de frontière commune, l’endroit a été déclaré «zone militaire fermée».

Ces principes de protection des droits de propriétés, du bien commun, de sauvegarde du patrimoine naturel aussi bien qu’historique, ainsi que toutes les mesures de défense des intérêts du pays, de l’intégrité de son territoire et de sa population, viennent d’être majestueusement et outrageusement bafoués. Les frontières tunisiennes, censées être normalement sûres et invulnérables, sont aujourd’hui à jamais disqualifiées. Pourtant un tel sort est généralement réservé aux nations sans Etat. Est-ce le cas?

La sauvagerie de ces braconniers du Golfe n’a pas de limite.

Après l’opération de braconnage qui s’est déroulée, fin décembre dernier, dans le sud du pays, ce qui était considéré jusqu’à ce jour de l’ordre de l’impensable et du scandaleux, est devenu une réalité qu’on n’oserait guère qualifier de vivante au vu des massacres perpétrés contre les troupeaux de gazelles et d’outardes, principales cibles d’un braconnage de loisirs qu’autorise un privilège princier accordé par d’irresponsables représentants de l’autorité publique.

Les hauts faits d’une sauvagerie organisée

Le braconnage participe, par définition, au monde de l’interdit, et fait du chasseur de gibier clandestin un hors-la-loi campant un ensemble d’infractions. Sera puni qui chasse sur un espace interdit des espèces protégées, en temps prohibé, avec des moyens défendus, sans permis ni autorisation de port d’arme.

C’est ce que stipule la loi. Mais les opérations menées par les nantis des monarchies pétrolières, en Tunisie comme ailleurs, ne relèvent pas d’un jeu au chat et à la souris, de la pratique stéréotypée de ces marginaux de campagne qui n’arrêtent pas de tromper les gendarmes qui peinent à les surprendre sur le fait.

Le braconnage des Qataris, que des timides et innocentes gazelles avaient payé de leur vie, et d’un tout autre ordre. Il correspond aux rites des hauts faits d’une sauvagerie organisée, d’un infâme massacre qu’accompagnent les démonstrations ostentatoires et tapageuses au retour de chaque battue. Le sens du défi, si ancré chez ces bédouins, ne peut s’accommoder du silence. Il doit s’exprimer avec démonstration de force et fracas, par des scènes collectives, bruyantes et festives.

Il y a les braconniers par nécessité, qui arrêtent quand c’est le moment des nids, ne s’attaquent jamais à des espèces interdites, respectent le patrimoine et l’environnement. Il y a en revanche les braconniers nuisibles, qui chassent partout et avec de gros moyens. Ce mode de prédation dépasse chez les nomades recyclés des pays du Golfe la chasse au gibier. Il concerne tous les aspects de la vie : rapts, razzias, manipulation de l’information à des fins d’ingérence, chantage, déstabilisation de régimes considérés comme hostiles, assistance aux opposants, etc.

Gazelle et outarde: le massacre continue avec la complicité des autorités tunisiennes.

Le désert transformé en aire de jeu pour des dignitaires qui s’ennuient

Les délits de braconnage mettant en danger des espèces protégées, sont autant d’actions subrepticement dérobées, vécues comme une conquête personnelle dans leurs déserts, transformé en un terrain de parcours pour servir d’aire de jeu à des dignitaires qui s’ennuient, veulent vivre leur passion pour la traque, achètent au prix fort le droit de verser du sang et qui, après avoir tout détruit chez eux, s’en vont poursuivre leurs misérables forfaits ailleurs. Pour ces malfaiteurs, la proie et le fusil scandent les étapes sur le chemin de leur virilité menacée.

Un avion cargo, portant les couleurs du Qatar, a déversé en plein désert, un hélicoptère, une trentaine de 4×4 transportant une équipe de fauconniers et des serviteurs armés munis de lourds moyens logistiques.

Cette virée macabre s’est dirigée dans une zone désertique, située entre Tozeur, Chébika et Hammet El Jerid. Ainsi, “Chott El Gharsa”, dernière réserve nationale des outardes et des gazelles, est devenue le point de ralliement à partir duquel ils sont allés en découdre avec des espèces menacées de disparition.

Cette opération ne pouvait pas se réaliser sans l’assentiment des autorités tunisiennes qui suppose non seulement qu’on n’empêche pas l’action d’autrui, mais encore que l’on y adhère, que l’on approuve les mobiles. Ainsi, chef d’Etat, chef de gouvernement, parlementaires, et autorités locales, par une conspiration du silence, de la négligence ou de la dissimulation, se sont rendus complices d’un crime contre une espèce vivante quasi emblématique du pays. Complices? Autant dire auteurs car, pour citer Péguy : «Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire».

L’ultime mascarade d’une démocratie d’opérette

La dernière opération de braconnage des Qataris traduit l’ultime mascarade d’une démocratie d’opérette servie par des politiciens d’occasion qui rivalisent en matière de démagogie nationaliste, mais ignorent que le système politique dont ils se revendiquent est avant tout celui dans lequel la puissance publique, soumise au droit, est appelée à assurer, entre autres, la consécration du droit de l’homme à un environnement sain : sauvegarde de la biodiversité, protection des animaux menacés d’extinction, et la reconnaissance des animaux d’élevage comme des êtres sensibles qui ne doivent pas souffrir de maltraitance.

L’affaire de ces chasseurs Qataris devient encore plus révoltante, lorsque des étrangers, tristement célèbres pour leur contribution à la déstabilisation de plusieurs pays de la région, qui avaient financé des organisations terroristes, affecté des milliards à des opérations militaires, qui avaient largement facilité le départ de milliers de jeunes pour le jihâd au sein de l’Etat islamique, donnent l’impression, en organisant de telles équipées, de traiter la Tunisie comme un domaine d’une guerre militaire de conquête dâr al-harb. Pour cela, il leur suffisait de profiter d’un Etat affaibli, un sérieux déclin économique et une crise sociale profonde. Autant d’éléments qui encouragent la corruption, la soumission et toutes sortes de connivences.

Dans cette affaire, l’Etat, ses institutions régaliennes et leurs représentants, faisant fi des lois en vigueur, qui oublient qu’ils sont signataires de conventions internationales, s’aplatissent à chaque fois comme de misérables vermisseaux devant les caprices barbares d’une bande de braconniers fortunés. Alors que certaines associations, vidéos à l’appui, dénoncent de telles violations, les explications embarrassées des autorités méritent de figurer dans une anthologie des éléments de langage insolites.

Si l’omerta a régné chez la quasi-totalité de membres du gouvernement, certains commentaires laconiques avaient tout de même suscité l’émoi et alimenté le trouble d’une opinion publique outrée.
Que faisait cet hélicoptère étranger de couleur rouge repéré par des militants de la protection de l’environnement dans le nord-est du gouvernorat de Tozeur? Le ministère de la Défense s’est fendu d’un invraisemblable communiqué. «Il s’agirait, dit-il, d’un aéronef marocain qui a atterri à l’aéroport de la ville de Tozeur après avoir reçu le feu vert des autorités du ministère des Transport». Dans quel but? On ne le saura jamais. Quant au ministre de l’Agriculture, il ignore encore apparemment que la protection de la flore, faune, animaux domestiques, forêts et bois relèvent de son département. Son esprit vide et inquiet est le seul qui le gouverne encore.

En Algérie, le même phénomène s’est produit, mais par des voies bien plus insidieuses et des détours patients. En 2017, un don de l’émir de Dubaï avait permis le lâchage à Qazdîr dans la wilaya de Naama située à l’ouest de l’Algérie, de 600 hbâra sur 2500 promises, de 500 gazelles dorcas (espèce saharo-arabique qui vit dans tout le Sahara, Algérie, Tunisie, Maroc, ainsi que dans la dépression de Qattara en Égypte), et de 600 gazelles dites de Cuvier, présentes actuellement au Maroc, en Tunisie et dans le nord de l’Algérie.

Cela laisserait penser à un geste noble, un inestimable appui à la régénération d’un cheptel en perdition, fruit d’une coopération commune pour la préservation de la faune et de la flore dans le cadre d’un développement durable. Or, la diminution d’année en année du rythme de reproduction des troupeaux d’outardes et de gazelles en Algérie, fait suite au braconnage tous azimuts pratiqué pendant des décennies par les membres des familles régnantes des monarchies pétrolières.

Une telle action, relative à la régénération du cheptel, comme celle effectuée par Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, n’aurait en fait pour objectif ni la survie d’une espèce animale menacée, ni la sauvegarde de la biodiversité, mais seulement de permettre, demain, à certains princes d’aller tromper leur ennui chez nos voisins en massacrant ces animaux et leur progéniture lâchés hier en liberté, grâce aux facilités de déplacements fréquents des Emiratis sur le territoire algérien, dans l’impunité la plus totale.

Des valises pleines de pétrodollars 

Il arrive cependant que ces jeux interdits tournent court. Le gibier s’étant dramatiquement raréfié au Pakistan, Afghanistan, Algérie, Kazakhstan et Tunisie, d’opulents fauconniers qataris, dont neuf membres de la famille royale, avaient mis le cap en décembre 2015 sur l’Irak et s’installèrent dans la province de Muthanna, à 380 kilomètres de Bagdad alors sous domination chiite. Malgré les risques, ces chasseurs, confiants dans leur toute puissance politique et financière, ne renoncèrent nullement à leur plaisir favori de chasser la hbâra avec des rapaces entraînés à l’aide des drones performants et des ballons gonflés à l’hélium.

Selon les chasseurs qataris, qui sont tous adhérents d’Al Gannas Society, la chair de l’outarde, un oiseau classé vulnérable et traqué jusqu’à sa presque extinction dans la péninsule arabique, bien que plus dure que celle de l’oie, est délicieuse, et son cœur et son foie tiennent lieu d’aphrodisiaques naturels au même titre que les cornes des rhinocéros d’Afrique abattus vivants pour leurs précieuses défenses.

L’outarde restant un gibier unique, les menaces locales ne comptent pas. Animée par un sentiment d’impunité, les 45 véhicules 4×4 arrivèrent avec armes et bagages, munis de permis délivrés alors par le ministère de l’Intérieur irakien leur permettant de bénéficier de la protection de policiers détachés pour l’encadrement de leurs parties de chasse. On a vu ainsi les photos de ces Qataris posant, tous fiers, à côté de monceaux d’outardes sacrifiées.

Mais voilà que dans la nuit du 15 au 16 décembre 2015, une centaine de miliciens chiites irakiens, lourdement armés, kidnappent les 26 chasseurs les plus riches pour en faire des otages négociables. Le cheikh Khalidbin Ahmed Al-Thani, membre de la famille royale, croyant pouvoir les acheter à vil prix, aurait proposé à ses ravisseurs une sacoche contenant 300.000 dollars que leurs «prédateurs» auraient aussitôt brûlés. Enfin, au bout de seize mois de détention, les émissaires de cheikh Tamim Bin Hamad Al-Thani, l’émir régnant, débarquèrent avec, paraît-il, des valises pleines de billets (on parle d’un milliard de dollars) destinées aux miliciens pro-iraniens de Kataeb Hezbollah et à deux groupes jihadistes syriens proches d’Al-Qaïda, permettant ainsi la libération de tous les otages.

Une rançon qui demeure toutefois bien plus modeste que ce que le groupe immobilier Qatari Diar, réserve à la population de Tozeur : la construction d’un palace cinq étoiles sur 40 hectares, l’Anantara Tozeur Resort, dont l’inauguration a été annoncée pour juillet 2019. Une avance pour couvrir les frais de leurs prochaines randonnées ?

Pour terminer, interrogés sur la légalité de leur présence sur le sol tunisien et leur intention de chasser outardes et gazelles, les Qataris s’étaient prévalus d’une autorisation accordée par le président de la République en personne. Si le chef de l’Etat est bien le garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire, et si l’on admet que le braconnage et la mise en péril d’espèces animales rares vivant sur ce même territoire constituent une menace grave et immédiate qui pèse sur les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire et l’exécution de ses engagements internationaux, alors il y a là un problème qui exige une enquête dûment diligentée par une commission extraparlementaire, formée de personnalités non-engagées politiquement et de représentants d’associations de protection de la biodiversité et du bien-être animal. Alors Si El-Béji, Tahya Tounes ?

Sud tunisien : Protestations contre le braconnage d’émirs qataris

Alerte sur des braconniers du Golfe bientôt au Sahara tunisien

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Interrogés sur la légalité de leur présence sur le sol tunisien et leur intention de chasser outardes et gazelles, les Qataris s’étaient prévalus d’une autorisation accordée par le président de la République en personne. M. Caïd Essebsi, si attaché à «haybet Eddaoula » (l’autorité de l’Etat) est resté étrangement muet sur le sujet…

Par Yassine Essid

À quoi servent les frontières d’un pays souverain? À dessiner la surface de légitimité sacrée spécifique à telle ou telle société.

Définissant une identité et une civilisation, les frontières sont comme des traces laissées par l’histoire dans la géographie. Ce concept géopolitique strict, historiquement issu de processus différents, traces d’affrontements militaires ou de résistance populaires passés, a pris en temps de paix un sens vivant et compatible avec la planétarisation et la complexification des échanges qui poussent à sa dissolution.

Cependant, dans l’histoire du monde arabe, les volontés de liquider toutes les frontières, comme autant de résidus artificiels et arbitraires d’un âge colonial, en vue de l’édification d’un modèle géo-idéologique d’empires d’un autre type destiné à l’exportation, ont toutes échouées.

Depuis quelques temps les frontières de notre monde sont en plein bouleversement. Parce qu’une frontière était au fond toujours un affrontement, et que l’échelle pertinente de ces affrontements restait celle des Nations.

Les frontières entre les Etats sont de plus en plus contestées au nom des regroupements régionaux. On a même pensé un moment que toutes les frontières doivent être abolies dans l’enthousiasme général de la liberté des échanges. Et puis on s’est aperçu que les frontières étaient, malgré tout, l’expression dramatique mais incontournable de certains rapports de forces. C’est ainsi que certaines frontières s’estompent tandis que d’autres s’élèvent à la hâte. L’abolition des frontières internes à l’Europe signifie le renforcement des ses frontières extérieures. Et il ne s’agit pas seulement de frontières politiques au sens strict. Les frontières symboliques sont aussi en émoi, celles qui départagent nos religions. Le réveil des schismes érige, à son tour, d’autres frontières, plus dramatiques, plus violentes.

Massacres perpétrés contre les troupeaux de gazelles (photos d’archives).

Les frontières tunisiennes outrageusement bafouées

En attendant, les frontières en Tunisie restent là où elles sont, irréductibles aux changements, faisant coïncider sur une seule limite toutes les discontinuités : militaires, douanières, administratives, économiques, linguistiques, etc.

Pour se protéger des infiltrations terroristes et lutter contre le trafic de contrebande, la Tunisie a dû creuser en 2015 à Ras Jedir, dernier poste-frontière tunisien avec la Libye, une tranchée emplie d’eau salée et surmontée d’une hauteur de sable afin de se protéger. Voué à s’étaler sur 168 kilomètres, sur les 520 kilomètres de frontière commune, l’endroit a été déclaré «zone militaire fermée».

Ces principes de protection des droits de propriétés, du bien commun, de sauvegarde du patrimoine naturel aussi bien qu’historique, ainsi que toutes les mesures de défense des intérêts du pays, de l’intégrité de son territoire et de sa population, viennent d’être majestueusement et outrageusement bafoués. Les frontières tunisiennes, censées être normalement sûres et invulnérables, sont aujourd’hui à jamais disqualifiées. Pourtant un tel sort est généralement réservé aux nations sans Etat. Est-ce le cas?

La sauvagerie de ces braconniers du Golfe n’a pas de limite.

Après l’opération de braconnage qui s’est déroulée, fin décembre dernier, dans le sud du pays, ce qui était considéré jusqu’à ce jour de l’ordre de l’impensable et du scandaleux, est devenu une réalité qu’on n’oserait guère qualifier de vivante au vu des massacres perpétrés contre les troupeaux de gazelles et d’outardes, principales cibles d’un braconnage de loisirs qu’autorise un privilège princier accordé par d’irresponsables représentants de l’autorité publique.

Les hauts faits d’une sauvagerie organisée

Le braconnage participe, par définition, au monde de l’interdit, et fait du chasseur de gibier clandestin un hors-la-loi campant un ensemble d’infractions. Sera puni qui chasse sur un espace interdit des espèces protégées, en temps prohibé, avec des moyens défendus, sans permis ni autorisation de port d’arme.

C’est ce que stipule la loi. Mais les opérations menées par les nantis des monarchies pétrolières, en Tunisie comme ailleurs, ne relèvent pas d’un jeu au chat et à la souris, de la pratique stéréotypée de ces marginaux de campagne qui n’arrêtent pas de tromper les gendarmes qui peinent à les surprendre sur le fait.

Le braconnage des Qataris, que des timides et innocentes gazelles avaient payé de leur vie, et d’un tout autre ordre. Il correspond aux rites des hauts faits d’une sauvagerie organisée, d’un infâme massacre qu’accompagnent les démonstrations ostentatoires et tapageuses au retour de chaque battue. Le sens du défi, si ancré chez ces bédouins, ne peut s’accommoder du silence. Il doit s’exprimer avec démonstration de force et fracas, par des scènes collectives, bruyantes et festives.

Il y a les braconniers par nécessité, qui arrêtent quand c’est le moment des nids, ne s’attaquent jamais à des espèces interdites, respectent le patrimoine et l’environnement. Il y a en revanche les braconniers nuisibles, qui chassent partout et avec de gros moyens. Ce mode de prédation dépasse chez les nomades recyclés des pays du Golfe la chasse au gibier. Il concerne tous les aspects de la vie : rapts, razzias, manipulation de l’information à des fins d’ingérence, chantage, déstabilisation de régimes considérés comme hostiles, assistance aux opposants, etc.

Gazelle et outarde: le massacre continue avec la complicité des autorités tunisiennes.

Le désert transformé en aire de jeu pour des dignitaires qui s’ennuient

Les délits de braconnage mettant en danger des espèces protégées, sont autant d’actions subrepticement dérobées, vécues comme une conquête personnelle dans leurs déserts, transformé en un terrain de parcours pour servir d’aire de jeu à des dignitaires qui s’ennuient, veulent vivre leur passion pour la traque, achètent au prix fort le droit de verser du sang et qui, après avoir tout détruit chez eux, s’en vont poursuivre leurs misérables forfaits ailleurs. Pour ces malfaiteurs, la proie et le fusil scandent les étapes sur le chemin de leur virilité menacée.

Un avion cargo, portant les couleurs du Qatar, a déversé en plein désert, un hélicoptère, une trentaine de 4×4 transportant une équipe de fauconniers et des serviteurs armés munis de lourds moyens logistiques.

Cette virée macabre s’est dirigée dans une zone désertique, située entre Tozeur, Chébika et Hammet El Jerid. Ainsi, “Chott El Gharsa”, dernière réserve nationale des outardes et des gazelles, est devenue le point de ralliement à partir duquel ils sont allés en découdre avec des espèces menacées de disparition.

Cette opération ne pouvait pas se réaliser sans l’assentiment des autorités tunisiennes qui suppose non seulement qu’on n’empêche pas l’action d’autrui, mais encore que l’on y adhère, que l’on approuve les mobiles. Ainsi, chef d’Etat, chef de gouvernement, parlementaires, et autorités locales, par une conspiration du silence, de la négligence ou de la dissimulation, se sont rendus complices d’un crime contre une espèce vivante quasi emblématique du pays. Complices? Autant dire auteurs car, pour citer Péguy : «Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire».

L’ultime mascarade d’une démocratie d’opérette

La dernière opération de braconnage des Qataris traduit l’ultime mascarade d’une démocratie d’opérette servie par des politiciens d’occasion qui rivalisent en matière de démagogie nationaliste, mais ignorent que le système politique dont ils se revendiquent est avant tout celui dans lequel la puissance publique, soumise au droit, est appelée à assurer, entre autres, la consécration du droit de l’homme à un environnement sain : sauvegarde de la biodiversité, protection des animaux menacés d’extinction, et la reconnaissance des animaux d’élevage comme des êtres sensibles qui ne doivent pas souffrir de maltraitance.

L’affaire de ces chasseurs Qataris devient encore plus révoltante, lorsque des étrangers, tristement célèbres pour leur contribution à la déstabilisation de plusieurs pays de la région, qui avaient financé des organisations terroristes, affecté des milliards à des opérations militaires, qui avaient largement facilité le départ de milliers de jeunes pour le jihâd au sein de l’Etat islamique, donnent l’impression, en organisant de telles équipées, de traiter la Tunisie comme un domaine d’une guerre militaire de conquête dâr al-harb. Pour cela, il leur suffisait de profiter d’un Etat affaibli, un sérieux déclin économique et une crise sociale profonde. Autant d’éléments qui encouragent la corruption, la soumission et toutes sortes de connivences.

Dans cette affaire, l’Etat, ses institutions régaliennes et leurs représentants, faisant fi des lois en vigueur, qui oublient qu’ils sont signataires de conventions internationales, s’aplatissent à chaque fois comme de misérables vermisseaux devant les caprices barbares d’une bande de braconniers fortunés. Alors que certaines associations, vidéos à l’appui, dénoncent de telles violations, les explications embarrassées des autorités méritent de figurer dans une anthologie des éléments de langage insolites.

Si l’omerta a régné chez la quasi-totalité de membres du gouvernement, certains commentaires laconiques avaient tout de même suscité l’émoi et alimenté le trouble d’une opinion publique outrée.
Que faisait cet hélicoptère étranger de couleur rouge repéré par des militants de la protection de l’environnement dans le nord-est du gouvernorat de Tozeur? Le ministère de la Défense s’est fendu d’un invraisemblable communiqué. «Il s’agirait, dit-il, d’un aéronef marocain qui a atterri à l’aéroport de la ville de Tozeur après avoir reçu le feu vert des autorités du ministère des Transport». Dans quel but? On ne le saura jamais. Quant au ministre de l’Agriculture, il ignore encore apparemment que la protection de la flore, faune, animaux domestiques, forêts et bois relèvent de son département. Son esprit vide et inquiet est le seul qui le gouverne encore.

En Algérie, le même phénomène s’est produit, mais par des voies bien plus insidieuses et des détours patients. En 2017, un don de l’émir de Dubaï avait permis le lâchage à Qazdîr dans la wilaya de Naama située à l’ouest de l’Algérie, de 600 hbâra sur 2500 promises, de 500 gazelles dorcas (espèce saharo-arabique qui vit dans tout le Sahara, Algérie, Tunisie, Maroc, ainsi que dans la dépression de Qattara en Égypte), et de 600 gazelles dites de Cuvier, présentes actuellement au Maroc, en Tunisie et dans le nord de l’Algérie.

Cela laisserait penser à un geste noble, un inestimable appui à la régénération d’un cheptel en perdition, fruit d’une coopération commune pour la préservation de la faune et de la flore dans le cadre d’un développement durable. Or, la diminution d’année en année du rythme de reproduction des troupeaux d’outardes et de gazelles en Algérie, fait suite au braconnage tous azimuts pratiqué pendant des décennies par les membres des familles régnantes des monarchies pétrolières.

Une telle action, relative à la régénération du cheptel, comme celle effectuée par Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, n’aurait en fait pour objectif ni la survie d’une espèce animale menacée, ni la sauvegarde de la biodiversité, mais seulement de permettre, demain, à certains princes d’aller tromper leur ennui chez nos voisins en massacrant ces animaux et leur progéniture lâchés hier en liberté, grâce aux facilités de déplacements fréquents des Emiratis sur le territoire algérien, dans l’impunité la plus totale.

Des valises pleines de pétrodollars 

Il arrive cependant que ces jeux interdits tournent court. Le gibier s’étant dramatiquement raréfié au Pakistan, Afghanistan, Algérie, Kazakhstan et Tunisie, d’opulents fauconniers qataris, dont neuf membres de la famille royale, avaient mis le cap en décembre 2015 sur l’Irak et s’installèrent dans la province de Muthanna, à 380 kilomètres de Bagdad alors sous domination chiite. Malgré les risques, ces chasseurs, confiants dans leur toute puissance politique et financière, ne renoncèrent nullement à leur plaisir favori de chasser la hbâra avec des rapaces entraînés à l’aide des drones performants et des ballons gonflés à l’hélium.

Selon les chasseurs qataris, qui sont tous adhérents d’Al Gannas Society, la chair de l’outarde, un oiseau classé vulnérable et traqué jusqu’à sa presque extinction dans la péninsule arabique, bien que plus dure que celle de l’oie, est délicieuse, et son cœur et son foie tiennent lieu d’aphrodisiaques naturels au même titre que les cornes des rhinocéros d’Afrique abattus vivants pour leurs précieuses défenses.

L’outarde restant un gibier unique, les menaces locales ne comptent pas. Animée par un sentiment d’impunité, les 45 véhicules 4×4 arrivèrent avec armes et bagages, munis de permis délivrés alors par le ministère de l’Intérieur irakien leur permettant de bénéficier de la protection de policiers détachés pour l’encadrement de leurs parties de chasse. On a vu ainsi les photos de ces Qataris posant, tous fiers, à côté de monceaux d’outardes sacrifiées.

Mais voilà que dans la nuit du 15 au 16 décembre 2015, une centaine de miliciens chiites irakiens, lourdement armés, kidnappent les 26 chasseurs les plus riches pour en faire des otages négociables. Le cheikh Khalidbin Ahmed Al-Thani, membre de la famille royale, croyant pouvoir les acheter à vil prix, aurait proposé à ses ravisseurs une sacoche contenant 300.000 dollars que leurs «prédateurs» auraient aussitôt brûlés. Enfin, au bout de seize mois de détention, les émissaires de cheikh Tamim Bin Hamad Al-Thani, l’émir régnant, débarquèrent avec, paraît-il, des valises pleines de billets (on parle d’un milliard de dollars) destinées aux miliciens pro-iraniens de Kataeb Hezbollah et à deux groupes jihadistes syriens proches d’Al-Qaïda, permettant ainsi la libération de tous les otages.

Une rançon qui demeure toutefois bien plus modeste que ce que le groupe immobilier Qatari Diar, réserve à la population de Tozeur : la construction d’un palace cinq étoiles sur 40 hectares, l’Anantara Tozeur Resort, dont l’inauguration a été annoncée pour juillet 2019. Une avance pour couvrir les frais de leurs prochaines randonnées ?

Pour terminer, interrogés sur la légalité de leur présence sur le sol tunisien et leur intention de chasser outardes et gazelles, les Qataris s’étaient prévalus d’une autorisation accordée par le président de la République en personne. Si le chef de l’Etat est bien le garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire, et si l’on admet que le braconnage et la mise en péril d’espèces animales rares vivant sur ce même territoire constituent une menace grave et immédiate qui pèse sur les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire et l’exécution de ses engagements internationaux, alors il y a là un problème qui exige une enquête dûment diligentée par une commission extraparlementaire, formée de personnalités non-engagées politiquement et de représentants d’associations de protection de la biodiversité et du bien-être animal. Alors Si El-Béji, Tahya Tounes ?

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