Kamel Morjane ou la vaine agitation d’un candidat à la présidentielle 2019

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Kamel Morjane veut se présenter en tant que candidat consensuel à l’élection présidentielle de 2019 et serait «ravi que le mouvement Ennahdha donne son aval pour cette initiative». Mais quel autre argument pourra-t-il faire valoir pour se hisser à la hauteur de la dignité de la fonction présidentielle ?

Par Yassine Essid

Il faut admettre que depuis l’intronisation de Moncef Marzouk, premier chef d’Etat post révolutionnaire, élu grâce aux voix des islamistes, la dignité de la fonction présidentielle avait atteint son plus bas historique. Au vu de son action et de sa communication, l’opinion publique, habituée depuis l’indépendance à la hauteur et l’autorité du chef de l’Etat, n’avait pas arrêté de déplorer et d’ironiser sur l’état d’une magistrature qui avait complètement perdu de sa gravité et de son sérieux. La voix publique était allée jusqu’à l’affubler de grotesques sobriquets.

La fonction présidentielle fut par ailleurs ternie par des propos futiles, des comportements incohérents, des révélations scandaleuses et des postures risibles qui avaient fini par mettre en doute jusqu’à l’aptitude mentale de Moncef Marzouki à diriger un Etat.

Au vu du délabrement de la fonction présidentielle, qui paraissait alors irrémédiable, les gens du peuple s’étaient fait leur propre idée sur la meilleure manière de réaménager le gouvernement du pays, chacun d’eux se voyait même en mesure et en droit de briguer la magistrature suprême.

Après quatre années de pouvoir démocratique qu’avons-nous obtenu ? Un parlement impuissant, des représentants du peuple qui fabriquent ce dégoût croissant de la vie politique et démoralisent les électeurs, des gouvernements autistes et décalés transformés en machine à trahir les espoirs du pays, des partis politiques qui n’ont plus la cote, une justice arbitraire, une diplomatie routinière, des dépenses publiques incontrôlables, des entreprises d’Etat en faillite continue, des citoyens qui souffrent et se sentent abandonnés. Au sommet, la nature du pouvoir présidentiel favorise l’inertie, l’irresponsabilité, le mensonge et la perfidie.

Un président incapable de s’accommoder d’une tâche marginale

Ce désastreux bilan a un nom : Béji Caïd Essebsi. La hauteur virtuelle de cette fonction qu’il croyait incarner lorsqu’il était en campagne, et la valeur intrinsèque qu’elle connaît aujourd’hui, ont fini par se rejoindre, et tout porte à croire qu’il clôturera son mandat à zéro.

On avait naïvement cru voir en lui la personnalité rassurante d’un politicien chevronné, l’incarnation naturelle d’une stature présidentielle. Même les prudents et les indécis avaient fini par lui trouver une stature d’homme d’Etat capable de sortir le pays de la crise et tenir tête aux islamistes.

Au départ, la charge qu’il entendait revivifier le séduisait profondément, et plus encore l’exercice de l’autorité. Or voilà qu’il se retrouve président dépossédé de tous les attributs d’un chef d’Etat omnipotent.

Incapable de s’accommoder d’une tâche marginale, il fut aussitôt saisi par l’engrenage d’un pouvoir personnel contrarié. Il s’était alors rabattu sur ce que les leaders des pays du tiers-monde réussissent le mieux : pratiquer un pouvoir d’autant plus démesuré sur les affaires de l’État que la constitution l’avait réduit au minimum.

Développant un comportement à tendance autodestructeur, aussi absurde qu’incompréhensible, il pactisa avec l’ennemi, trahit ses partisans, provoqua les dissensions internes du parti dont il fut le fondateur, afficha une révoltante passivité face au délitement de l’Etat, ses institutions et son économie et ne cessa d’accepter, sans en être nullement affligé, les inadmissibles frasques de son fils que nulle morale politique n’oserait tolérer.

L’amour du pouvoir déclenche l’hystérie des ego

L’amour du pouvoir rend extravagant quiconque y aspire. La future élection présidentielle commence déjà à déclencher l’hystérie des ego, parmi lesquels celui de Kamel Morjane, un récidiviste chronique si l’on en juge par son score particulièrement sobre de 1,27% des voix aux élections de 2014. Un classement qui aurait découragé plus d’un mais pas lui.

Kamel Morjane est toujours à la tête d’un minuscule parti, baptisé l’Initiative (Al-Moubâdara), qui n’a jamais pris l’initiative d’une idée mais lui permit en revanche de gagner trois sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), assez pour le faire bénéficier d’une considération fortement disproportionnée. Il fut ainsi membre à part entière du groupe des signataires dépités de l’Accord de Carthage I et II et, sur le modèle d’une dialectique de la communication, un interlocuteur formel, invité de temps autre à Carthage ou à la Kasbah pour donner son avis. Or de telles navettes lui ont fait croire qu’il était un savant, à la fois géopoliticien et visionnaire, un homme politique suffisamment avisé pour être consulté, parce que sa parole compte en ces temps de détresse où prévaut l’intarissable bavardage des réseaux sociaux.

Jamais découragé, Kamel Morjane reste tenace malgré les revers, obsédé par la soif du pouvoir, aspirant plus que tout à diriger un jour le pays. Tel un nourrisson, il est naturellement narcissique et mégalomane, se sent le centre du monde, et même sous la pression de la modeste réalité, n’arrive pas à refouler ses désirs de toute-puissance. Il nous rappelle ces hommes politiques qui, bien qu’accumulant les défaites ou les traversées du désert, persistent dans leur quête de pouvoir, et ne se résignent jamais à prendre leur retraite. Car pour eux, le pouvoir assure la longévité et la vie, il est un gage d’éternité et ils finissent par confondre leur existence avec l’espoir d’accéder un jour à la fonction suprême.

À défaut d’un vis-à-vis, on se parle à soi-même

Kamel Morjane n’arrête pas de se démener comme un possédé pour être partout présent, s’agite comme un diable pour ne pas être oublié, multiplie les vaines interventions médiatiques pour ne pas avoir à subir les affres de l’anonymat.

C’est ainsi qu’il se sent conscient d’exister, car rien ne pouvait être plus rassurant que de faire partie d’un petit cercle au sein d’un univers géant. Bref, il s’arrange toujours pour qu’on parle de lui et, à défaut d’un vis-à-vis, il se parle à lui-même.

Dans la mesure où il n’est ni un grand tribun capable de mettre le peuple en mouvement, ni l’auteur d’une audacieuse doctrine politique capable de sortir le pays du marasme dans lequel il se débat, encore moins le bon pasteur rassembleur d’hommes qui a pour dessein de reconstruire une nation, pourquoi faisons-nous de cet ancien ministre régalien, fidèle et loyal comme on pouvait l’être sous Ben Ali, l’objet de toute une chronique?

La réponse aura de fortes chances de tomber à plat, de se transformer en procès d’intention si la question n’est pas correctement posée, sans ambiguïté, en partant d’un postulat indiscutable et à fin citoyenne. Car lorsque l’ambition déborde, elle aboutit à la démesure, se transforme en appétit boulimique qui pousse la personne à sacrifier ses convictions, trahir ses principes, la mène au compromis et à la compromission.

Un parti politique qui se réduit à un président et trois députés, qui seraient tout à fait à l’aise dans une cabine téléphonique, ne saurait constituer une force politique dusse-t-elle être «tranquille». Il lui fallait se lancer vers d’autres horizons, affronter des enjeux plus importants à la hauteur de sa stature politique, laisser tomber la défroque du candidat et revêtir les habits d’un Président. Alors gloire et richesse découleront sur le vainqueur et sur ses feudataires.

Mais une simple et légitime candidature à la présidentielle, dans la mesure où elle n’a aucune chance de se dérouler à travers une mobilisation populaire, requiert qu’il cherche du nouveau, s’écarte de la banalité, affirme une personnalité, se confectionne des postures dans le discours, dégage pour les générations futures une formule nouvelle de vie et gouverne dans l’intérêt de l’ensemble du peuple. Or, cet obscur ex-fonctionnaire international n’a jamais été formé ni doué dans ces domaines. Alors, que faut-il faire?

Miser sur le vide créé par des adversaires potentiels perdus

Le calcul est simple : Kamel Morjane s’est empressé en premier d’annoncer sa candidature en s’assurant d’abord que Béji Caïd Essebsi ne se représentera pas, tout en misant sur le vide relatif créé par des adversaires potentiels qui ont perdu, par l’incohérence d’idées, des jugements et des paroles, toute crédibilité.
Mohsen Marzouk, Slim Riahi, Hafedh Caïd Essebsi, Mehdi Jomaa sont, ou versatiles, ne sachant pas eux-mêmes sur quelle jambe se tenir et vers quel horizon se tourner, ou souffrant d’une terrible indigence intellectuelle, ou simplement sans envergure politique, ne sont pas dignes de confiance et donc, selon son souhait, à jamais disqualifiés.

Reste Ennahdha. Dans une déclaration diffusée le 24 octobre 2018 sur les ondes de Diwan FM, Kamel Morjane, plus prolixe que d’habitude, a affirmé vouloir se présenter en tant que candidat consensuel aux élections de 2019, en ajoutant qu’«il sera ravi que le Mouvement Ennahdha donne son aval pour cette initiative».

À propos de la candidature de Kamel Morjane à la présidentielle de 2019

L’histoire, ici comme ailleurs, a montré que toute alliance avec les islamistes, au nom d’un prétendu consensus, finira par une soumission au dictat de ceux qui prêchent la culture de la violence, qui ont toujours la menace à la bouche et s’estiment dépositaires de la vérité divine. Pareille union finira inéluctablement par une capitulation.

Le victorieux Nidaa Tounes, pour s’être livré plein d’entrain à ce jeu, au mépris de ce qu’il avait promis à ses électeurs, a perdu toute crédibilité et s’est considérablement affaibli, laissant le champ libre à Ennahdha, plus arrogant que jamais. Tout homme d’expérience en aurait tiré une leçon de sagesse avant de formuler un aveu qui le discrédite et qui sera l’instrument fatal de sa ruine prochaine.

Mais, au-delà de cette lâche compromission Kamel Morjane, qui fantasme encore sur l’idée d’être toujours le favori des Américains via les islamistes, compte sauver Ennahdha de la déshérence que laisserait le départ de BCE et marchandera le soutien décisif de Ghannouchi contre une prescription générale permettant aux islamistes de circuler librement dans un pays témoin de leurs crimes.

Par ailleurs, dans cette course quel est son champ de compétence? Je l’ignore. Ce que je sais en revanche, c’est que la compétence politique condense savoirs et connaissances, qualifications et qualités personnelles, requiert de tout candidat adaptation, flexibilité et réactivité aux changements économiques et sociaux.

Un candidat, comme on dit en langage marketing, banalisé

Kamel Morjane possède t-il un thème mobilisateur? Je n’en sais rien. Or dans une bataille électorale, un bon positionnement doit être spécifique, c’est-à-dire différent de ceux qui sont utilisés par les adversaires. D’où l’intérêt de commencer la campagne avant les autres, ce qui est déjà fait, mais de trouver surtout un bon emplacement pour capitaliser dessus le plus vite possible.

Un candidat en campagne est avant tout l’incarnation d’un programme électoral : stratégies pour bâtir l’avenir, plan d’action pour l’éducation et l’emploi, la santé, projets pour répondre aux régions et aux personnes les plus défavorisées, etc. Sauf, qu’à crédibilité égale, ces programmes s’annuleraient les uns les autres. Cette règle de la spécificité était devenue d’autant plus difficile à respecter, qu’hormis les paléo-marxistes de Hamma Hammami, le débat idéologique est aujourd’hui, dans un contexte néolibéral mondialisé, devenu pratiquement inexistant.

Et c’est là où le bât blesse. Car Kamel Morjane est incapable de faire la différence. Il est, comme on dit en langage marketing, banalisé. De plus, et pour attirer le chaland, l’image du leader n’est pas dans son cas suffisamment assise ni assimilée pour pouvoir rayonner sur tout un territoire. Il n’y a rien qui puisse témoigner de sa dimension internationale et l’on chercherait en vain chez lui la reconstitution d’un parcours qui l’aurait conduit du néant au point d’assomption.

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Kamel Morjane veut se présenter en tant que candidat consensuel à l’élection présidentielle de 2019 et serait «ravi que le mouvement Ennahdha donne son aval pour cette initiative». Mais quel autre argument pourra-t-il faire valoir pour se hisser à la hauteur de la dignité de la fonction présidentielle ?

Par Yassine Essid

Il faut admettre que depuis l’intronisation de Moncef Marzouk, premier chef d’Etat post révolutionnaire, élu grâce aux voix des islamistes, la dignité de la fonction présidentielle avait atteint son plus bas historique. Au vu de son action et de sa communication, l’opinion publique, habituée depuis l’indépendance à la hauteur et l’autorité du chef de l’Etat, n’avait pas arrêté de déplorer et d’ironiser sur l’état d’une magistrature qui avait complètement perdu de sa gravité et de son sérieux. La voix publique était allée jusqu’à l’affubler de grotesques sobriquets.

La fonction présidentielle fut par ailleurs ternie par des propos futiles, des comportements incohérents, des révélations scandaleuses et des postures risibles qui avaient fini par mettre en doute jusqu’à l’aptitude mentale de Moncef Marzouki à diriger un Etat.

Au vu du délabrement de la fonction présidentielle, qui paraissait alors irrémédiable, les gens du peuple s’étaient fait leur propre idée sur la meilleure manière de réaménager le gouvernement du pays, chacun d’eux se voyait même en mesure et en droit de briguer la magistrature suprême.

Après quatre années de pouvoir démocratique qu’avons-nous obtenu ? Un parlement impuissant, des représentants du peuple qui fabriquent ce dégoût croissant de la vie politique et démoralisent les électeurs, des gouvernements autistes et décalés transformés en machine à trahir les espoirs du pays, des partis politiques qui n’ont plus la cote, une justice arbitraire, une diplomatie routinière, des dépenses publiques incontrôlables, des entreprises d’Etat en faillite continue, des citoyens qui souffrent et se sentent abandonnés. Au sommet, la nature du pouvoir présidentiel favorise l’inertie, l’irresponsabilité, le mensonge et la perfidie.

Un président incapable de s’accommoder d’une tâche marginale

Ce désastreux bilan a un nom : Béji Caïd Essebsi. La hauteur virtuelle de cette fonction qu’il croyait incarner lorsqu’il était en campagne, et la valeur intrinsèque qu’elle connaît aujourd’hui, ont fini par se rejoindre, et tout porte à croire qu’il clôturera son mandat à zéro.

On avait naïvement cru voir en lui la personnalité rassurante d’un politicien chevronné, l’incarnation naturelle d’une stature présidentielle. Même les prudents et les indécis avaient fini par lui trouver une stature d’homme d’Etat capable de sortir le pays de la crise et tenir tête aux islamistes.

Au départ, la charge qu’il entendait revivifier le séduisait profondément, et plus encore l’exercice de l’autorité. Or voilà qu’il se retrouve président dépossédé de tous les attributs d’un chef d’Etat omnipotent.

Incapable de s’accommoder d’une tâche marginale, il fut aussitôt saisi par l’engrenage d’un pouvoir personnel contrarié. Il s’était alors rabattu sur ce que les leaders des pays du tiers-monde réussissent le mieux : pratiquer un pouvoir d’autant plus démesuré sur les affaires de l’État que la constitution l’avait réduit au minimum.

Développant un comportement à tendance autodestructeur, aussi absurde qu’incompréhensible, il pactisa avec l’ennemi, trahit ses partisans, provoqua les dissensions internes du parti dont il fut le fondateur, afficha une révoltante passivité face au délitement de l’Etat, ses institutions et son économie et ne cessa d’accepter, sans en être nullement affligé, les inadmissibles frasques de son fils que nulle morale politique n’oserait tolérer.

L’amour du pouvoir déclenche l’hystérie des ego

L’amour du pouvoir rend extravagant quiconque y aspire. La future élection présidentielle commence déjà à déclencher l’hystérie des ego, parmi lesquels celui de Kamel Morjane, un récidiviste chronique si l’on en juge par son score particulièrement sobre de 1,27% des voix aux élections de 2014. Un classement qui aurait découragé plus d’un mais pas lui.

Kamel Morjane est toujours à la tête d’un minuscule parti, baptisé l’Initiative (Al-Moubâdara), qui n’a jamais pris l’initiative d’une idée mais lui permit en revanche de gagner trois sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), assez pour le faire bénéficier d’une considération fortement disproportionnée. Il fut ainsi membre à part entière du groupe des signataires dépités de l’Accord de Carthage I et II et, sur le modèle d’une dialectique de la communication, un interlocuteur formel, invité de temps autre à Carthage ou à la Kasbah pour donner son avis. Or de telles navettes lui ont fait croire qu’il était un savant, à la fois géopoliticien et visionnaire, un homme politique suffisamment avisé pour être consulté, parce que sa parole compte en ces temps de détresse où prévaut l’intarissable bavardage des réseaux sociaux.

Jamais découragé, Kamel Morjane reste tenace malgré les revers, obsédé par la soif du pouvoir, aspirant plus que tout à diriger un jour le pays. Tel un nourrisson, il est naturellement narcissique et mégalomane, se sent le centre du monde, et même sous la pression de la modeste réalité, n’arrive pas à refouler ses désirs de toute-puissance. Il nous rappelle ces hommes politiques qui, bien qu’accumulant les défaites ou les traversées du désert, persistent dans leur quête de pouvoir, et ne se résignent jamais à prendre leur retraite. Car pour eux, le pouvoir assure la longévité et la vie, il est un gage d’éternité et ils finissent par confondre leur existence avec l’espoir d’accéder un jour à la fonction suprême.

À défaut d’un vis-à-vis, on se parle à soi-même

Kamel Morjane n’arrête pas de se démener comme un possédé pour être partout présent, s’agite comme un diable pour ne pas être oublié, multiplie les vaines interventions médiatiques pour ne pas avoir à subir les affres de l’anonymat.

C’est ainsi qu’il se sent conscient d’exister, car rien ne pouvait être plus rassurant que de faire partie d’un petit cercle au sein d’un univers géant. Bref, il s’arrange toujours pour qu’on parle de lui et, à défaut d’un vis-à-vis, il se parle à lui-même.

Dans la mesure où il n’est ni un grand tribun capable de mettre le peuple en mouvement, ni l’auteur d’une audacieuse doctrine politique capable de sortir le pays du marasme dans lequel il se débat, encore moins le bon pasteur rassembleur d’hommes qui a pour dessein de reconstruire une nation, pourquoi faisons-nous de cet ancien ministre régalien, fidèle et loyal comme on pouvait l’être sous Ben Ali, l’objet de toute une chronique?

La réponse aura de fortes chances de tomber à plat, de se transformer en procès d’intention si la question n’est pas correctement posée, sans ambiguïté, en partant d’un postulat indiscutable et à fin citoyenne. Car lorsque l’ambition déborde, elle aboutit à la démesure, se transforme en appétit boulimique qui pousse la personne à sacrifier ses convictions, trahir ses principes, la mène au compromis et à la compromission.

Un parti politique qui se réduit à un président et trois députés, qui seraient tout à fait à l’aise dans une cabine téléphonique, ne saurait constituer une force politique dusse-t-elle être «tranquille». Il lui fallait se lancer vers d’autres horizons, affronter des enjeux plus importants à la hauteur de sa stature politique, laisser tomber la défroque du candidat et revêtir les habits d’un Président. Alors gloire et richesse découleront sur le vainqueur et sur ses feudataires.

Mais une simple et légitime candidature à la présidentielle, dans la mesure où elle n’a aucune chance de se dérouler à travers une mobilisation populaire, requiert qu’il cherche du nouveau, s’écarte de la banalité, affirme une personnalité, se confectionne des postures dans le discours, dégage pour les générations futures une formule nouvelle de vie et gouverne dans l’intérêt de l’ensemble du peuple. Or, cet obscur ex-fonctionnaire international n’a jamais été formé ni doué dans ces domaines. Alors, que faut-il faire?

Miser sur le vide créé par des adversaires potentiels perdus

Le calcul est simple : Kamel Morjane s’est empressé en premier d’annoncer sa candidature en s’assurant d’abord que Béji Caïd Essebsi ne se représentera pas, tout en misant sur le vide relatif créé par des adversaires potentiels qui ont perdu, par l’incohérence d’idées, des jugements et des paroles, toute crédibilité.
Mohsen Marzouk, Slim Riahi, Hafedh Caïd Essebsi, Mehdi Jomaa sont, ou versatiles, ne sachant pas eux-mêmes sur quelle jambe se tenir et vers quel horizon se tourner, ou souffrant d’une terrible indigence intellectuelle, ou simplement sans envergure politique, ne sont pas dignes de confiance et donc, selon son souhait, à jamais disqualifiés.

Reste Ennahdha. Dans une déclaration diffusée le 24 octobre 2018 sur les ondes de Diwan FM, Kamel Morjane, plus prolixe que d’habitude, a affirmé vouloir se présenter en tant que candidat consensuel aux élections de 2019, en ajoutant qu’«il sera ravi que le Mouvement Ennahdha donne son aval pour cette initiative».

À propos de la candidature de Kamel Morjane à la présidentielle de 2019

L’histoire, ici comme ailleurs, a montré que toute alliance avec les islamistes, au nom d’un prétendu consensus, finira par une soumission au dictat de ceux qui prêchent la culture de la violence, qui ont toujours la menace à la bouche et s’estiment dépositaires de la vérité divine. Pareille union finira inéluctablement par une capitulation.

Le victorieux Nidaa Tounes, pour s’être livré plein d’entrain à ce jeu, au mépris de ce qu’il avait promis à ses électeurs, a perdu toute crédibilité et s’est considérablement affaibli, laissant le champ libre à Ennahdha, plus arrogant que jamais. Tout homme d’expérience en aurait tiré une leçon de sagesse avant de formuler un aveu qui le discrédite et qui sera l’instrument fatal de sa ruine prochaine.

Mais, au-delà de cette lâche compromission Kamel Morjane, qui fantasme encore sur l’idée d’être toujours le favori des Américains via les islamistes, compte sauver Ennahdha de la déshérence que laisserait le départ de BCE et marchandera le soutien décisif de Ghannouchi contre une prescription générale permettant aux islamistes de circuler librement dans un pays témoin de leurs crimes.

Par ailleurs, dans cette course quel est son champ de compétence? Je l’ignore. Ce que je sais en revanche, c’est que la compétence politique condense savoirs et connaissances, qualifications et qualités personnelles, requiert de tout candidat adaptation, flexibilité et réactivité aux changements économiques et sociaux.

Un candidat, comme on dit en langage marketing, banalisé

Kamel Morjane possède t-il un thème mobilisateur? Je n’en sais rien. Or dans une bataille électorale, un bon positionnement doit être spécifique, c’est-à-dire différent de ceux qui sont utilisés par les adversaires. D’où l’intérêt de commencer la campagne avant les autres, ce qui est déjà fait, mais de trouver surtout un bon emplacement pour capitaliser dessus le plus vite possible.

Un candidat en campagne est avant tout l’incarnation d’un programme électoral : stratégies pour bâtir l’avenir, plan d’action pour l’éducation et l’emploi, la santé, projets pour répondre aux régions et aux personnes les plus défavorisées, etc. Sauf, qu’à crédibilité égale, ces programmes s’annuleraient les uns les autres. Cette règle de la spécificité était devenue d’autant plus difficile à respecter, qu’hormis les paléo-marxistes de Hamma Hammami, le débat idéologique est aujourd’hui, dans un contexte néolibéral mondialisé, devenu pratiquement inexistant.

Et c’est là où le bât blesse. Car Kamel Morjane est incapable de faire la différence. Il est, comme on dit en langage marketing, banalisé. De plus, et pour attirer le chaland, l’image du leader n’est pas dans son cas suffisamment assise ni assimilée pour pouvoir rayonner sur tout un territoire. Il n’y a rien qui puisse témoigner de sa dimension internationale et l’on chercherait en vain chez lui la reconstitution d’un parcours qui l’aurait conduit du néant au point d’assomption.

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