Béji Caïd Essebsi ou l’effarante insignifiance de la politique

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Ainsi donc Béji Caïd Essebsi gouverne comme bon lui semble, libre de nommer et de démettre chaque fois que le cercle familial le décide et personne n’ose plus contester le bien-fondé de ses choix.

Par Yassine Essid

En 2014, au lendemain des élections présidentielles et législatives, et après les dégâts irréparables causés par un gouvernement de coalition dirigé par les islamistes, la Tunisie était à nouveau perçue comme le «phare» d’un monde arabe partagé entre les pays empêtrés dans la violence meurtrière et les monarchies obèses et décadentes du Golfe.

L’avènement du régime démocratique en faisait le modèle quasi unique d’un gouvernement par et pour le peuple désormais en charge de son destin. La cruciale condition préalable au développement économique n’était-elle pas désormais garantie? Le reste était, certes, affaire de bonne gouvernance, mais l’exercice d’un nouveau mode de leadership, d’un nouvel art du pouvoir avec des hommes nouveaux, aux profils innovateurs, voire visionnaires et parfaitement ancrés dans leur époque, devait constituer une condition indispensable pour confirmer ce statut d’exception tunisienne. Autant d’attributs qui doivent se retrouver avant tout dans la personne du Chef de l’Etat élu au suffrage universel.

Dans la mesure où c’en était fini des présidents-monarques, paternalistes, meneurs d’hommes ou chef de guerre, aigles ou pharaons, ou simplement vils démagogues flattant l’animal populaire dans sa candide sottise et dans ses instincts pour se faire aimer, on attendait d’un président de la République qu’il serve exclusivement les intérêts de l’Etat conformément aux prérogatives que lui accorde la constitution.

Un cacique des caciques

Dans une démocratie parlementaire le chef de l’Etat est censé se tenir à distance des autres pouvoirs, qu’il soit fermé aux influences diverses, éviter les discours ambigus, les manœuvres obliques, les interférences douteuses, être attentif en servant d’exemple de droiture et d’intégrité, celles qui devraient le conduire à quitter le pouvoir s’il se sentait désavoué par les urnes ou aux yeux de l’opinion publique, veiller à la moralisation de la vie politique et de l’économie, se prévaloir de qualités intérieures : grandeur d’âme, don et dépassement de soi, agir dans l’intérêt de tous sans jamais cesser d’être le recours ultime en cas de crise politique grave ou d’événement brutal qui viendrait bouleverser le cours des choses. Bref, se parer de la perfection de l’action qui est la vertu même.

Or, qui voit-on réapparaître à la tête de l’Etat? Béji Caïd Essebsi. Un cacique des caciques, par définition celui qui se considère comme étant le premier d’une République, qui a le plus d’autorité et de pouvoir et qui veut par sa superbe se faire craindre et se faire obéir de tous ceux qui se situent en dessous de lui. Mais en réalité il n’était plus qu’une figure de cire, un pauvre totem, brandissant un sceptre dérisoire qui continuait toutefois à représenter pour une certaine génération de nostalgiques impénitents, une personnalité rassurante, un politicien chevronné et un «père de la nation». La réincarnation d’une stature bourguibienne en souvenir de celle-là même qui avait marquée son arrivée en 2011 à la tête du gouvernement de transition dans un pays qui était alors devenu un champ de désordre.

Cette esthétique du pouvoir avait séduit pour un temps l’opinion, à travers un discours intelligible dans le fond, manipulateur dans la forme. Mais, loin de déboucher sur un cercle vertueux et une démarche visant la recherche de solutions à des crises multidimensionnelles, son autorité politique s’est émoussée pour se transformer en une inexorable descente aux enfers.

Un chaos politique sans mesure et sans frein

Quatre ans après son élection, on n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi ce pays s’est progressivement transformé en un chaos politique sans mesure et sans frein. En fait, 60 ans après l’indépendance et deux régimes personnels et autoritaires, le scrutin démocratique avait ressuscité une figure emblématique des anciens modes de gouvernement, celle d’un dirigeant qui regrette la toute puissance de l’Etat, mais qui est trahi par les nouvelles dispositions d’une nouvelle constitution qui le privait d’être, ce qu’il fut, c’est-à-dire foncièrement autoritaire et répressif. Il était en décalage par rapport à la nouvelle réalité de la loi, instituant une séparation nette entre la fonction du chef de l’Etat, du président du Parlement et celle d’un chef de gouvernement responsable uniquement devant la représentation nationale.

Tout cela le prive des décisions marquantes, des attributs du commandement, de la souveraineté politique pleine et entière. Béji Caïd Essebsi se refusait de ne pas être en mesure d’assumer une fonction iconique de père de la nation, d’agir et de réagir, faisant de cette action la condition même d’une affirmation de son moi. Alors, par une manipulation cynique et raffinée, l’équilibre si précaire du pouvoir bascula progressivement en sa faveur, reléguant les autres pouvoirs à une position de subordination délégitimée et retardataire.
Il en est ainsi du pouvoir exécutif, dominé par la figure du Premier ministre, qui doit aux Caïd Essebsi une ascension aussi fulgurante qu’inespérée qui ne diminue en rien sa compétence mais le contraint et l’oblige.

Le pouvoir réel appartient à celui qui lui donne toute sa portée

Cette promotion l’avait toutefois distrait de regarder du côté du fils, Hafedh Caïd Essebsi qui, fort de l’appui de ses parents, l’accuse bien fâcheusement aujourd’hui d’être incapable de redresser le pays et réclame impitoyablement sa tête. Youssef Chahed ignorait certainement que le pouvoir réel n’est jamais un pouvoir acquis. Qu’il est mesuré à la capacité de celui qui décide de l’octroyer et ne s’accomplit que par la décision de celui qui lui donne sa forme et toute sa portée.

D’ailleurs, BCE a réussi à rendre la perception de l’institution étatique comme la citadelle dont la prise est la condition sine qua non du contrôle du devenir de l’ensemble de la société. D’où la demande inconvenante mais impérative, qui suscite apparemment l’unanimité au sein des signataires de l’accord de Carthage, de réclamer par sommation à Youssef Chahed de ne pas se lancer en 2019 à l’assaut du Palais de Carthage.

Ainsi BCE gouverne comme bon lui semble, libre de nommer et de démettre chaque fois que le cercle familial le décide et personne n’ose plus contester le bien-fondé de ses choix. L’effondrement des institutions de la République «démocratique» avait cédé le pas à l’hégémonie des courtisans qui contrôlent la politique du pays par le biais d’une influence qui avait atteint le summum du tragique par les retouches ciblées que ses conseillers ont fait subir à l’interview du chef de l’Etat avant sa diffusion publique.

Dans un tel contexte de luttes de sérail, les anciennes méthodes, que l’on croyait à jamais révolues de surcroît dans une société surmédiatisée, retrouvent leur pleine et entière fonction de mode dominant de la résolution des conflits. L’Etat de droit se trouve alors de plus en plus dépourvu de légitimité au bénéfice des nouveaux réseaux de solidarités, là où aucune règle n’est respectée, où tous les coups sont permis aux dépens de l’intérêt national.

Or, l’État démocratique se construit normalement à travers un processus continuel de négociations entre les différents pouvoirs, les partenaires sociaux et les organisations de la société civile afin de les incorporer à un dessein politique d’ampleur nationale. Sauf, que, face à une crise politique d’ampleur, et tout en étant juge et parti, par fils interposé, BCE a beau multiplier les consultations, entériner ou suspendre les accords, appeler à des réunions extraordinaires, cela se termine toujours par le même spectaculaire échec.

Au vu de cet abus de pouvoir, dans un pays en transition vers de nouvelles réalités politiques et sociales, le rôle que BCE assume dès lors avec peine se traduit par l’incohérence des politiques, la faiblesse et l’inefficacité de l’État et empêche une modernisation des institutions politique autant que la formation d’une véritable nation.

L’entreprise Essebsi Père & Fils

À la tête de l’Etat, otage de ses familiers, Béji Caïd Essebsi a fini par ressusciter des coutumes archaïques, tout à fait en désaccord avec nos lois et nos mœurs politiques actuelles, et qui remontent certainement à cet âge lointain où les populations vivaient sous le régime du clan communautaire. Il ne s’agit pas d’une horde anarchique, mais d’une unité sociale organisée, c’est-à-dire d’un petit groupe d’individus unis par une étroite solidarité en désaccord parfait avec l’individualisme moderne. Les membres du clan ressentent l’offense faite à l’un des leurs et en tirent vengeance; personne n’y était abandonné. Vénalité, cooptation, complaisance népotisme, corruption étaient devenues les composantes essentielles du clan.

Dans cette forme d’exercice du pouvoir, qu’on dénonçait il y a quelques années comme étant l’essence même du régime de domination patrimoniale, tout est à tous : gouvernement politique, administration des affaires, hautes fonctions publiques. Sans faire grâce à aucun, l’entreprise Essebsi Père & Fils, proches parents et accointances, alliés au pouvoir arbitraire des grands réseaux d’influence, passait au crible les postulants aux postes politiques et les opportunités d’affaires.

Tout cela faisait obstacle au projet national de reconstruction du pays qui doit être portée par un projet de société qui représente la quintessence de la raison, du progrès et de l’ordre. Au lieu de cela, la vue politique s’est réduite à des chicanes, des polémiques, et de petits combats irritants.

Si les choses sont laissées en l’état, avec une fraction de la classe dominante composée d’une coalition hétéroclite de partis politiques faibles qui ne peuvent créer aucun changement, d’organes judiciaires et législatifs au rang de figurants, et de personnalités autoproclamées porte-parole de la société civile, tout porte à croire que même dans des conditions de transparence totale, c’est une personnalité autoritaire qui sortira vainqueur des prochaines élections présidentielles.

Au bout du tunnel, le système autoritaire, moyennant un amendement à la constitution, va renaître tout en acquérant une légitimité qu’il n’avait pas jusque-là. Cette mutation aura lieu immanquablement en dépit du multipartisme de façade, de la liberté d’expression et de la liberté de la presse. Un régime fort sera d’ailleurs fortement encouragé par les grandes puissances dans la mesure où pour mener à terme les nécessaires ajustements structurels, il faut pouvoir faire face aux mécontentements et aux frustrations sociales dans le respect, autant que faire se peut, des droits de l’homme.

Béji et Hafedh Caïd Essebsi préparent l’assassinat politique de Chahed

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Par Yassine Essid

En 2014, au lendemain des élections présidentielles et législatives, et après les dégâts irréparables causés par un gouvernement de coalition dirigé par les islamistes, la Tunisie était à nouveau perçue comme le «phare» d’un monde arabe partagé entre les pays empêtrés dans la violence meurtrière et les monarchies obèses et décadentes du Golfe.

L’avènement du régime démocratique en faisait le modèle quasi unique d’un gouvernement par et pour le peuple désormais en charge de son destin. La cruciale condition préalable au développement économique n’était-elle pas désormais garantie? Le reste était, certes, affaire de bonne gouvernance, mais l’exercice d’un nouveau mode de leadership, d’un nouvel art du pouvoir avec des hommes nouveaux, aux profils innovateurs, voire visionnaires et parfaitement ancrés dans leur époque, devait constituer une condition indispensable pour confirmer ce statut d’exception tunisienne. Autant d’attributs qui doivent se retrouver avant tout dans la personne du Chef de l’Etat élu au suffrage universel.

Dans la mesure où c’en était fini des présidents-monarques, paternalistes, meneurs d’hommes ou chef de guerre, aigles ou pharaons, ou simplement vils démagogues flattant l’animal populaire dans sa candide sottise et dans ses instincts pour se faire aimer, on attendait d’un président de la République qu’il serve exclusivement les intérêts de l’Etat conformément aux prérogatives que lui accorde la constitution.

Un cacique des caciques

Dans une démocratie parlementaire le chef de l’Etat est censé se tenir à distance des autres pouvoirs, qu’il soit fermé aux influences diverses, éviter les discours ambigus, les manœuvres obliques, les interférences douteuses, être attentif en servant d’exemple de droiture et d’intégrité, celles qui devraient le conduire à quitter le pouvoir s’il se sentait désavoué par les urnes ou aux yeux de l’opinion publique, veiller à la moralisation de la vie politique et de l’économie, se prévaloir de qualités intérieures : grandeur d’âme, don et dépassement de soi, agir dans l’intérêt de tous sans jamais cesser d’être le recours ultime en cas de crise politique grave ou d’événement brutal qui viendrait bouleverser le cours des choses. Bref, se parer de la perfection de l’action qui est la vertu même.

Or, qui voit-on réapparaître à la tête de l’Etat? Béji Caïd Essebsi. Un cacique des caciques, par définition celui qui se considère comme étant le premier d’une République, qui a le plus d’autorité et de pouvoir et qui veut par sa superbe se faire craindre et se faire obéir de tous ceux qui se situent en dessous de lui. Mais en réalité il n’était plus qu’une figure de cire, un pauvre totem, brandissant un sceptre dérisoire qui continuait toutefois à représenter pour une certaine génération de nostalgiques impénitents, une personnalité rassurante, un politicien chevronné et un «père de la nation». La réincarnation d’une stature bourguibienne en souvenir de celle-là même qui avait marquée son arrivée en 2011 à la tête du gouvernement de transition dans un pays qui était alors devenu un champ de désordre.

Cette esthétique du pouvoir avait séduit pour un temps l’opinion, à travers un discours intelligible dans le fond, manipulateur dans la forme. Mais, loin de déboucher sur un cercle vertueux et une démarche visant la recherche de solutions à des crises multidimensionnelles, son autorité politique s’est émoussée pour se transformer en une inexorable descente aux enfers.

Un chaos politique sans mesure et sans frein

Quatre ans après son élection, on n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi ce pays s’est progressivement transformé en un chaos politique sans mesure et sans frein. En fait, 60 ans après l’indépendance et deux régimes personnels et autoritaires, le scrutin démocratique avait ressuscité une figure emblématique des anciens modes de gouvernement, celle d’un dirigeant qui regrette la toute puissance de l’Etat, mais qui est trahi par les nouvelles dispositions d’une nouvelle constitution qui le privait d’être, ce qu’il fut, c’est-à-dire foncièrement autoritaire et répressif. Il était en décalage par rapport à la nouvelle réalité de la loi, instituant une séparation nette entre la fonction du chef de l’Etat, du président du Parlement et celle d’un chef de gouvernement responsable uniquement devant la représentation nationale.

Tout cela le prive des décisions marquantes, des attributs du commandement, de la souveraineté politique pleine et entière. Béji Caïd Essebsi se refusait de ne pas être en mesure d’assumer une fonction iconique de père de la nation, d’agir et de réagir, faisant de cette action la condition même d’une affirmation de son moi. Alors, par une manipulation cynique et raffinée, l’équilibre si précaire du pouvoir bascula progressivement en sa faveur, reléguant les autres pouvoirs à une position de subordination délégitimée et retardataire.
Il en est ainsi du pouvoir exécutif, dominé par la figure du Premier ministre, qui doit aux Caïd Essebsi une ascension aussi fulgurante qu’inespérée qui ne diminue en rien sa compétence mais le contraint et l’oblige.

Le pouvoir réel appartient à celui qui lui donne toute sa portée

Cette promotion l’avait toutefois distrait de regarder du côté du fils, Hafedh Caïd Essebsi qui, fort de l’appui de ses parents, l’accuse bien fâcheusement aujourd’hui d’être incapable de redresser le pays et réclame impitoyablement sa tête. Youssef Chahed ignorait certainement que le pouvoir réel n’est jamais un pouvoir acquis. Qu’il est mesuré à la capacité de celui qui décide de l’octroyer et ne s’accomplit que par la décision de celui qui lui donne sa forme et toute sa portée.

D’ailleurs, BCE a réussi à rendre la perception de l’institution étatique comme la citadelle dont la prise est la condition sine qua non du contrôle du devenir de l’ensemble de la société. D’où la demande inconvenante mais impérative, qui suscite apparemment l’unanimité au sein des signataires de l’accord de Carthage, de réclamer par sommation à Youssef Chahed de ne pas se lancer en 2019 à l’assaut du Palais de Carthage.

Ainsi BCE gouverne comme bon lui semble, libre de nommer et de démettre chaque fois que le cercle familial le décide et personne n’ose plus contester le bien-fondé de ses choix. L’effondrement des institutions de la République «démocratique» avait cédé le pas à l’hégémonie des courtisans qui contrôlent la politique du pays par le biais d’une influence qui avait atteint le summum du tragique par les retouches ciblées que ses conseillers ont fait subir à l’interview du chef de l’Etat avant sa diffusion publique.

Dans un tel contexte de luttes de sérail, les anciennes méthodes, que l’on croyait à jamais révolues de surcroît dans une société surmédiatisée, retrouvent leur pleine et entière fonction de mode dominant de la résolution des conflits. L’Etat de droit se trouve alors de plus en plus dépourvu de légitimité au bénéfice des nouveaux réseaux de solidarités, là où aucune règle n’est respectée, où tous les coups sont permis aux dépens de l’intérêt national.

Or, l’État démocratique se construit normalement à travers un processus continuel de négociations entre les différents pouvoirs, les partenaires sociaux et les organisations de la société civile afin de les incorporer à un dessein politique d’ampleur nationale. Sauf, que, face à une crise politique d’ampleur, et tout en étant juge et parti, par fils interposé, BCE a beau multiplier les consultations, entériner ou suspendre les accords, appeler à des réunions extraordinaires, cela se termine toujours par le même spectaculaire échec.

Au vu de cet abus de pouvoir, dans un pays en transition vers de nouvelles réalités politiques et sociales, le rôle que BCE assume dès lors avec peine se traduit par l’incohérence des politiques, la faiblesse et l’inefficacité de l’État et empêche une modernisation des institutions politique autant que la formation d’une véritable nation.

L’entreprise Essebsi Père & Fils

À la tête de l’Etat, otage de ses familiers, Béji Caïd Essebsi a fini par ressusciter des coutumes archaïques, tout à fait en désaccord avec nos lois et nos mœurs politiques actuelles, et qui remontent certainement à cet âge lointain où les populations vivaient sous le régime du clan communautaire. Il ne s’agit pas d’une horde anarchique, mais d’une unité sociale organisée, c’est-à-dire d’un petit groupe d’individus unis par une étroite solidarité en désaccord parfait avec l’individualisme moderne. Les membres du clan ressentent l’offense faite à l’un des leurs et en tirent vengeance; personne n’y était abandonné. Vénalité, cooptation, complaisance népotisme, corruption étaient devenues les composantes essentielles du clan.

Dans cette forme d’exercice du pouvoir, qu’on dénonçait il y a quelques années comme étant l’essence même du régime de domination patrimoniale, tout est à tous : gouvernement politique, administration des affaires, hautes fonctions publiques. Sans faire grâce à aucun, l’entreprise Essebsi Père & Fils, proches parents et accointances, alliés au pouvoir arbitraire des grands réseaux d’influence, passait au crible les postulants aux postes politiques et les opportunités d’affaires.

Tout cela faisait obstacle au projet national de reconstruction du pays qui doit être portée par un projet de société qui représente la quintessence de la raison, du progrès et de l’ordre. Au lieu de cela, la vue politique s’est réduite à des chicanes, des polémiques, et de petits combats irritants.

Si les choses sont laissées en l’état, avec une fraction de la classe dominante composée d’une coalition hétéroclite de partis politiques faibles qui ne peuvent créer aucun changement, d’organes judiciaires et législatifs au rang de figurants, et de personnalités autoproclamées porte-parole de la société civile, tout porte à croire que même dans des conditions de transparence totale, c’est une personnalité autoritaire qui sortira vainqueur des prochaines élections présidentielles.

Au bout du tunnel, le système autoritaire, moyennant un amendement à la constitution, va renaître tout en acquérant une légitimité qu’il n’avait pas jusque-là. Cette mutation aura lieu immanquablement en dépit du multipartisme de façade, de la liberté d’expression et de la liberté de la presse. Un régime fort sera d’ailleurs fortement encouragé par les grandes puissances dans la mesure où pour mener à terme les nécessaires ajustements structurels, il faut pouvoir faire face aux mécontentements et aux frustrations sociales dans le respect, autant que faire se peut, des droits de l’homme.

Béji et Hafedh Caïd Essebsi préparent l’assassinat politique de Chahed

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