Ezedine Hadj Mabrouk: L’incertitude est l’ennemi du bien!

Non, je ne vais pas aborder ici l’incertitude qui plane avec véracité et depuis des semaines maintenant sur le gouvernement actuel ou ses précédents. Je laisse ce sujet aux plus politiques que moi et surtout aux adeptes du jeu du remaniement ministériel à chaque nouvelle apparition du croissant et ceux dont l’appétit pour les changements de gouvernement et l’instabilité politique et économique du pays ne fait que couper l’appétit du tunisien !

Mon sujet porte sur une incertitude d’un autre ordre ! Une de ces incertitudes silencieuses, sporadiques, nocturnes qui rongent à petits feux et insidieusement l’économie, l’administration et la gouvernance du pays ! C’est l’incertitude qui plane tous les ans sur le calendrier de nos fêtes et évènements religieux, sur nos écoles et nos universités et sur même maintenant l’approvisionnement du pays en médicaments, parmi bien sûr bien d’autres ! La Tunisie ne vient-elle pas d’accueillir justement dans l’incertitude le mois sacré de ramadan le jeudi 17 mai 2018 ? L’incertitude a plané sur son début (le 16 ou 17 mai) comme elle va planer bientôt sur sa fin! La même incertitude va planer aussi sur le début voire même la durée des deux Eids (El-Fitr et El-Idha) et sur le jour de l’an hégirien ! Pourquoi la persistance de cette incertitude et pourquoi on n’ose pas une petite réforme administrative corrigeant et rationalisant les lacunes du régime actuel de planification (ou plutôt de non planification) de nos événements religieux, de nos jours fériés et de nos weekends ?

« Inobservons » l’observation lunaire

On se demande pourquoi on soumet encore au 21ème siècle la planification et la tenue de nos fêtes religieuses (notamment le ramadan, les deux eids, et le jour de l’an hégirien) à l’observation lunaire à l’oeil nu (même si aidée avec le télescope comme vient de l’autoriser il n’y a pas longtemps l’Arabie Saoudite) avec ce qui s’en suit comme incertitude, tâtonnement, spéculation et désorganisation? Si pendant des moments plus lucides de notre histoire on a opté pour l’observation lunaire scientifique (et non à l’oeil nu), cette lucidité a cédé la place à l’absurde jeu politico-religieux qui soumet tout un peuple et toute une économie au folklore de l’attente à la dernière minute de l’annonce du commencement et de la fin de nos fêtes religieuses (la fameuse nuit du doute «Laylat Al-Chek».). Sans départir de l’observation lunaire de nos préceptes religieux, ce qu’il faut changer c’est tout simplement la méthode ! Au lieu de l’observation lunaire à l’oeil nu (qui était la seule possible à l’avènement de l’Islam), il est de bonne gouvernance à notre époque d’opter pour l’observation lunaire scientifique (sur la base de calculs astronomiques). Celle ci nous permet à la fois de respecter nos préceptes et nos traditions musulmanes (en restant entièrement avec l’observation lunaire) et en même temps de mieux organiser notre vie religieuse, administrative, économique et sociale en prenant connaissance bien à l’avance et avec précision inégalable des dates du ramadan, des eids, du nouvel an et de chaque mois du calendrier hégirien et autres. Inutile de rappeler que les exigences de la vie et de l’organisation humaine du 21ème siècle sont sans aucune comparaison avec les exigences des 6ème et 7ème siècles voire-même avec ceux du 19ème et 20ème siècles ! La liste est longue des inconvénients du système actuel d’incertitude et de désorganisation dues à d’observation à l’oeil nu dont le lecteur pourrait facilement identifier au moins quelques uns du simple fait qu’il est privé chaque année de savoir d’avance (pour lui/elle-même, ses enfants, son école, sa famille , son travail et son entreprise) ni le commencement ni la fin de ramadan et des Eids ! En plus, Sourate Ar-Rahman (55.5) ne précise-t-elle pas que « Le soleil et la lune « évoluent » selon un calcul « minutieux » ! Pourquoi donc choisir en Tunisie d’aujourd’hui l’incertitude et la désorganisation au lieu de la minutie du calcul astronomique tel que suggéré par le coran et exigée par la réalité de notre vie au 21ème siècle?

Donnons de l’espace et du tonus à nos Eids

Eid El-Fitr puis Eid El-Idha vont venir après le ramadan avec bonheur mais malheureusement toujours dans l’incertitude de date et aussi dans la hâte et la précipitation qui sont dues aux deux jours de congé seulement ! Effectivement, il y a lieu de noter l’insuffisance de ces deux jours pour le plus grand nombre de tunisiens notamment ceux qui doivent se déplacer pour fêter en famille le Eid (et le Eid est fait pour être fêté en famille). Il y a insuffisance du temps laissé au transport pour l’aller et le retour sachant qu’on a une capitale bien perchée au nord (et donc loin du reste des régions) et des infrastructures et des moyens de transport inter-régions et inter-villes qui laissent beaucoup à désirer ! Il y a aussi insuffisance du temps restant pour fêter les deux Eids en qualité, bien en famille et pleinement dans leurs dimensions spirituelle, sociale, culturelle et économique. Par bon sens et efficacité pratique, on a besoin au moins, d’un jour pour l’aller, un jour pour le retour et un jour pour fêter le Eid dans des conditions plus adéquates. A titre de rappel, aux USA le Thanksgiving jouit chaque année de quatre (4) jours de repos sans parler de Noel/Christmas et de la fin de l’année !

Economie et culture du Eid: Nos deux fêtes religieuses (les deux Eids) méritent à mon avis plus d’égard et de cérémonial. A l’instar de l’économie et culture de Noel/Christmas, nous devons bâtir l’économie et la culture de nos Eids. Nous devons sortir de la fadeur et platitude de la situation actuelle de nos Eids. Avec une meilleure vision et une meilleure organisation, on peut bâtir toute une économie et toute une vie sociale, culturelle et spirituelle autour des deux fêtes principales du pays (Eid El-Fitr et Eid El-Idha) et on peut faire éviter au pays et aux individus eux-mêmes les tricheries, les absences, les retards, les bousculades, les embouteillages, les frustrations et les risques d’accidents. Aux USA et en Europe, les festivités de Noel/Christmas et de fin d’année constituent l’indicateur économique le plus important de l’année. On scrute à cette occasion les chiffres d’affaires réalisés à cette occasion des grandes surfaces et de l’ensemble des acteurs économiques et culturels pour mesurer la performance économique du pays. Ils ont su faire des événements à connotation religieuse et autre des engins de l’économie et de la culture !

A cet effet, je lance un appel à nos décideurs d’accorder officiellement et sans trop tarder ou tergiverser trois (3) jours de congé pour fêter avec plus de sérénité et intelligence dans un espace temporel plus adéquat chacun de nos Eids. En contre partie, on peut réduire le nombre des jours fériés qui a connu une inflation depuis la révolution et voire même de mettre fin à la séance unique de l’été et de ramadan comme l’a suggéré le nouveau Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) le 11 mars dernier.

Rôle des municipalités: Pour plus de festivité, d’attractivité et d’impact économico-culturel de nos fêtes religieuses et autres, il incombe maintenant aux autorités locales récemment élues de se pencher sur la question pour donner une spécificité locale, des couleurs et des odeurs et une ampleur et un tonus à chaque Eid et à chaque fête publique ainsi qu’à tout le mois de ramadan ! Le discernement annuel d’un prix à la ville la plus imaginative, la plus créatrice et la plus performante dans ce domaine serait à considérer pour mieux motiver et stimuler les autorités locales.
Mais comme indiqué avant, il faut aussi et surtout que notre calendrier des jours fériés et de ramadan soit bien planifié et connu d’avance pour permettre plus d’efficacité socio-économique et pour faire fi de cette incertitude pernicieuse. Comme on dit, en économie et en gouvernance l’incertitude est l’ennemi du bien !

Repensons notre weekend

Le bon sens et la bonne gouvernance de notre vie spirituelle, administrative, économique, culturelle et sociale dictent aussi la revue des jours qui composent notre weekend. Il y a incertitude aujourd’hui autour de la durée effective de notre weekend! Est-elle de deux jours, de deux jours et demi ou de trois jours ? Après la révolution, on a opté plus clairement pour le weekend dit universel du samedi-dimanche (quoique oblitéré quelque peu par la suite). Mais le weekend dont le pays a besoin en évaluant les pratiques et comportements courants des citoyens est à mon avis le weekend du vendredi-samedi (dit semi-universel), et ce, pour plus de pertinence culturelle et d’efficacité socio-économique. Le choix du vendredi comme jour de repos est suggéré ici strictement pour des raisons d’efficacité socio-économique et culturelle. Mais sans négliger bien sûr le fait que le repos du vendredi permet aussi une observance plus aisée de ce jour à connotation religieuse et culturelle forte. Jour en principe de prière, de recueillement, de propreté et de restreinte, le vendredi occupe une place importante dans la vie du Tunisien. Mais ce dernier se trouve actuellement forcé de faire souvent recours à des acrobaties douteuses pour faire face le vendredi à ses devoirs religieux, de travail et de famille ! Les absences, les retards et les stresses se multiplient ! En libérant tout le vendredi on libère nos citoyens, nos administrations et nos lieux de travail d’une contrainte pour en faire une opportunité. Une opportunité d’être un bon citoyen avec moins d’entraves, de perturbations, d’absences et d’hypocrisie !

S’habiller en vendredi: En guise de digression, j’irai même plus loin pour demander de faire de chaque vendredi le jour du port de l’habit traditionnel au lieu de la seule journée du 16 mars réservée annuellement à la célébration presque cosmétique de l’artisanat et du port de l’habit traditionnel. Imaginons un instant l’essor que pourrait donner une telle décision (qui va multiplier par 54 l’opportunité de porter l’habit traditionnel tunisien) sur le secteur et les métiers de l’artisanat et sur l’économie en général ! A l’instar de « s’habiller en dimanche » pour les chrétiens, pourquoi ne pas avoir le « s’habiller en vendredi » pour le tunisien? La récente décision de la Fédération Tunisienne de Football (FTF) de faire porter l’habit traditionnel à notre sélection de football à la coupe du monde de Moscou 2018 est à saluer car elle émane de la même vision et va dans le même sens.

Religion apaisée et civilisée: Le nouveau weekend pourrait contribuer à faire de chaque vendredi un jour d’authenticité et d’appartenance nationale et religieuse. Appartenance à une nation à spécificité et fierté historique et culturelle et à une religion apaisée et civilisée en Tunisie. Ayant tout le vendredi, le tunisien aura le temps soit de se rendre au hammam soit de prendre son bain ou sa douche à la maison avant d’aller à la mosquée tout propre physiquement (et pourquoi pas mentalement) dans son habit traditionnel qui ne va pas manquer d’impressionner par sa beauté et son rayonnement.

Respect de l’autre et de l’ordre public: Le citoyen pourrait ainsi et aussi impressionner par son respect de l’autre et de l’ordre public en, par exemple, bien garer sa voiture ou sa moto devant ou mieux encore loin de la mosquée en évitant de bloquer les uns les autres ou de bloquer la circulation et les entrées de garage, d’habitation et de travail !

Winou el parking (où est le parking)?: A ce propos, je demande aussi qu’on n’accorde dorénavant le permis de construire qu’aux établissements publics ou privés tels les mosquées, les écoles, les hôpitaux, les cliniques, les supermarchés, etc. que s’ils sont dotés de parkings adéquats et ont obtenu l’aval des voisins surtout pour tout ce qui est réaménagement, nuisances et pollutions (y compris la pollution sonore). La plus part des mosquées, des écoles et des cliniques et bien d’autres institutions à usage public ne sont pas dotés de parking en Tunisie même pour les plus récents ! Même la foire du Kram (la plus importante du pays) et le nouveau Tunisia Mall en souffrent de l’insuffisance de parking à une époque où la voiture et autres moyens de transport font partie prenante de la vie courante au 21ème sicle en Tunisie et ailleurs. La question de parking est une question importante qui reste malheureusement à revoir et à considérer avec beaucoup plus de sérieux et intelligence en Tunisie !

Décalage avec l’occident: Et pour le souci qu’on pourrait avoir (légitimement) de se trouver en désharmonie partielle avec le weekend occidental du samedi-dimanche et avec nos clients, fournisseurs et partenaires à l’étranger en occident, je dirais que l’inconvénient est minime et vaut pleinement la chandelle! Au fait, le petit inconvénient pourrait être tourné en avantage ! D’abord, le vendredi actuel est de facto un jour de repos ou au mieux un jour à rendement et productivité bien réduits. La Tunisie se trouve au fait (non par design mais en pratique) avec un weekend de trois jours (weekend ultra universel) ou au mieux avec un weekend de deux jours et demi ! A ma connaissance, aucune étude n’a été faite sur le coût financier et le manque à gagner du weekend réel en Tunisie ! Rendre le vendredi un jour de weekend ne fait qu’officialiser ce qui est officieux en réalité. Il aura pour conséquence de ramener le weekend à sa vraie dimension de deux jours ! Ensuite, le travail de dimanche (qui ne sera plus un jour de weekend) devient un avantage comparatif pour nos administrations, organisations et entreprises qui vont en profiter en le travaillant pour mieux se préparer à une entrée plus en force le lundi de chaque semaine occidentale. Ainsi, elles vont avoir une avance sur tous ceux dont le dimanche reste un jour de repos !

En conclusion, il faut en finir rapidement avec cette incertitude préjudiciable économiquement, administrativement et culturellement en adoptant ces trois petites mesures: (i) opter une bonne fois pour toute pour l’observation lunaire scientifique qui nous éviterait les inconvénients de l’actuelle observation lunaire à l’oeil nu, (ii) accorder 3 jours de congé à chacun de nos deux Eids tout en soufflant de la vie à ces fêtes et (iii) « tunisifier » nos weekends en réduisant les coûts financiers, les manques à gagner et les perturbations et les tromperies du système de fait actuel.
Ces trois petites mesures d’une seule et simple réforme administrative ne demandent qu’une bonne dose de bon sens et de bonne gouvernance. Elles auront le triple mérites (i) de mieux organiser et célébrer nos fêtes et événements religieux (ii) de faciliter davantage les conditions de travail et de vie du citoyen et surtout (iii) de contribuer à améliorer l’efficacité et la productivité de nos administrations et des entreprises publiques et privées et de notre économie en général.

Ezedine Hadj Mabrouk
 




Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*