Transition politique ou transition socio-économique, quelle priorité ?

18 mars 2013

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Qu’ils soient pour l’écriture de la constitution, la neutralité des ministères régaliens, l’indépendance de la justice, la compétence des ministres, l’égalité des genres, la liberté de l’expression, la sécurité du citoyen…tous ces combats sont légitimes et constituent l’arsenal de la bataille contre le retour de la dictature. Mais dans un pays où la crise s’inscrit à tous les niveaux, où tous les moteurs sont grippés, où tous les voyants sont au rouge, où tout est en demande de reconstruction, par quel chantier faut-il débuter ?

Entre transition démocratique politique et transition démocratique socio-économique, où se situe la priorité ? La réalité des prix Au lendemain de la révolution, la réalité de la situation économique s’est révélée bien plus grave que ce qui se laissait percevoir. Au-delà des résultats que ce pays sans ressources a tout de même réussi à atteindre, les insuffisances étaient bien au dessus de tout imaginaire.

A part certains commis de l’Etat ou quelques citoyens, la majorité ignorait la profondeur de la misère économique et sociale que plus de 50% de la population tunisienne endurait depuis l’indépendance. Pour la première fois de sa vie, le citoyen tunisien découvrait la ‘réalité des prix’. Dès le mois qui a suivi le départ de ben Ali, les chaînes de télévision ont commencé à servir les images des régions défavorisées, ‘cités interdites’ aux téléspectateurs jusque là.

Alors qu’en 2009, la Tunisie annonçait avec fierté le taux de pauvreté de 3,8%, une étude du Ministère des affaires sociales présentée en juin 2011 démontrait que le nombre des personnes vivant dans une précarité totale frisait le taux de 24,8%. Un quart des citoyens peine à se nourrir, sans parler des autres besoins vitaux tels l’accès à la santé. Les préparatifs des élections ont dévoilé un autre leurre, celui du taux d’alphabétisation. En 2010, ce taux n’était que de 77,6 %. Le reste, soit 22,4% de la population tunisienne, ne sait ni lire ni écrire tandis que le taux de scolarisation atteint à peine les 77,8%.

Mais le véritable ‘taux-fléau’ du pays demeure celui du chômage. Le verdict est sans appel. En 2011, il a culminé à 19% avec des pointes variant entre 40 et 45% pour les diplômés de certaines régions encore et toujours défavorisées. A un moment où le débat sur l’importance de neutraliser les ministères de la justice et de l’intérieur fait rage, il aurait peut-être été bon d’établir un sondage d’opinion auprès des masses populaires qui ont du mal à joindre les deux bouts, leur demandant où ils situent leurs priorités : emploi et santé ou justice et sécurité ?

Les intentions de cet article ne sont nullement de nier ou minimiser l’importance des deux dernières. Mais notre conviction est que c’est dans la résolution des deux premières que se trouve la solution aux deux dernières. On ne peut qu’être d’accord pour que les ministères de l’Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangères soient confiés à des Indépendants, sans aucune appartenance politique.

Cela dit le parti au pouvoir aujourd’hui ayant manqué d’aptitude sur toutes les questions, il aurait fallu confier tous les ministères à des compétences indépendantes. Compte tenu du délai très court qui est accordé à ce gouvernement pour mener à bien sa tâche, les nouveaux ministres vont-ils réellement arriver à donner ne serait-ce qu’un minimum de résultats ? L’Intérieur encore plus que la Justice ayant toujours constitué un gouvernement dans le gouvernement, le nouveau ministre va-t-il pourvoir changer les choses en si peu de temps ?

Dans tous les ministères, outre des réformes radicales, il s’agit surtout de changements de mentalités qu’il faut obtenir. Les Tunisiens ont les capacités d’y arriver certes, mais ce serait pures illusions de croire que cela ne prendra pas moins de cinq bonnes années. La facilité avec laquelle on peut faire prendre de nouvelles habitudes est à la mesure de la difficulté à effacer les mauvaises habitudes. Sans cracher dans la soupe avant de l’avoir goûtée, laissons aux nouveaux ministres le temps d’essayer d’apporter quelques réformes.

Travail, Liberté et Dignité

Cependant aujourd’hui, avec la confusion totale dans laquelle autant l’Assemblée constituante que le gouvernement et l’opposition ont mis le pays, nous nous retrouvons bien loin des véritables objectifs de la Révolution. A la question pourquoi les jeunes de Sidi Bouzid, de Kasserine, de Siliana…se sont-ils soulevés, les questions qui suivent naturellement sont : n’est-ce-pas par ras le bol de vivre dans l’indigence et la misère malgré des diplômes empochés au prix de lourds sacrifices consentis par leurs parents ?

N’est-ce pas parce qu’ils ont été réduits pour partie à la mendicité, au chômage, aux petits boulots, à la débrouille sociale et aux petits larcins, trafics et criminalité en tout genre ? N’est-ce pas pour la réalisation d’un avenir meilleur qu’ils ont crié Dégage au despote et à sa clique mafieuse ? Où en est-on de tout cela ? Où en sont les créations d’emploi ? Où en est le développement régional ? Où en sont les investissements dans les régions défavorisées ? Où en sont les réformes dans la santé publique ? Où en sont les réformes pour une scolarité de qualité ?

Deux ans depuis l’avènement de la révolution et nous n’avons encore rien vu venir. Les prix ne cessent d’augmenter et le taux de chômage de grimper. L’électricité et l’eau font aujourd’hui l’objet de coupures fréquentes, les médicaments viennent à manquer, les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles entraînant dans leur sillage plus de désespoir, de délinquance et de violence. Il est dommage que le peuple, la société civile et l’opposition n’aient pas insisté pour exiger les changements à la tête des ministères de l’Education, des Finances du Commerce, de l’Industrie, de l’Agriculture et de l’Équipement.

Ni les débats sur une hypothétique Constitution, ni les discussions stériles sur les plateaux télé, ni les changements de magistrats, d’avocats ou d’agents de l’ordre ne vont donner du pain à un peuple de plus en plus affamé. Le jour où la sensation de ventre creux atteindra son paroxysme, les discussions byzantines de l’Assemblée, les joutes verbales sur les plateaux, les déclarations à l’emporte-pièce des politicards et des engagés de la vingt cinquième heure, et tous les autres blablas ne pourront en aucun cas servir de rempart contre la déferlante des laissés pour compte et le chaos qui nous attend.

Seules les nations qui ont intégré les dimensions socio-économiques à leur transition démocratique ont pu aboutir à une démocratie dans son sens le plus large. Une transition captée par les élites politiques et excluant les citoyens débouche sur des inégalités et des frustrations génératrices de violence, souvent récupérée par les extrémistes de tous bords.

Pour avoir souvent réussi à faire changer le cap de la Constituante, la société civile doit aujourd’hui se mobiliser pour établir une nomenclature de priorités et l’imposer au pouvoir en place. L’activité économique doit reprendre rapidement, mais elle ne saurait le faire sans stabilité politique et sans visibilité. C’est donc sur l’exigence d’un calendrier net et précis du programme socio-économique du nouveau gouvernement que les débats et les combats doivent dorénavant se centrer.

Par Fatma BENMOSBAH

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